Le rock du bagne
de
Alain le BUSSY

 

Cela avait commencé par quelques tiraillements de voisinage, puis lentement dégénéré en querelle, et maintenant, l'affaire venait de prendre une tournure criminelle. Quelque chose qui secouait depuis l'aube les riants coteaux sur lesquels s'accrochait Mory et semblait faire d'énormes vagues sur l'Ourde. Mais ça, c'était le résultat des pluies diluviennes des semaines passées, qui avaient gonflé le cours de la rivière et emporté une bonne part des caravanes qui ornaient - ou dépareillaient, selon le point de vue - le fond de la vallée.

Fochet, l'inspecteur principal de la police communale, avait cru pouvoir se charger du début de l'affaire : les querelles de voisins sont monnaie courante, et le rôle de la police locale est souvent de les apaiser avant qu'on n'en arrive au tribunal. Maintenant, il était dépassé et c'était la gendarmerie qui était intervenue, pour appeler la police judiciaire.

Il était dépassé, mais riait dans la barbe qu'il n'avait pas à voir ces messieurs de la ville, juge d'instruction compris, tout à fait perplexes. C'était la seule chose qui pouvaient prêter à rire au milieu de ce drame qui venait de faire la une des bulletins d'information de la radio et allait occuper la Une des journaux jusque dans la capitale.

Mais en même temps qu'il riait, l'inspecteur principal frissonnait parfois de terreur. Après les premières constatations, il n'avait pas voulu retourner seul sur les lieux et laissait le commandant de gendarmerie ainsi que les deux inspecteurs de la PJ le précéder de quelques pas en y revenant. Ce serait eux qui auraient l'honneur des photos en première page, un honneur qu'il n'avait jamais eu, mais il n'avait pas le cœur de se pousser en avant.

Ce qui s'était passé là était abominable.

Et impossible, tout à la fois.

***


Manuel Sierra-Hombre était un original, c'était un fait établi à Mory. Un reclus, qui avait en fait peu de contacts avec le village, sinon ceux qui sont absolument nécessaires à la vie quotidienne : le boulanger, le boucher, le libraire, unefois ou deux par an Christian, le coiffeur. Plus, parfois, un électricien ou un plombier, qui étaient les seuls à avoir pénétré chez lui au cours des trente et quelques années depuis qu'il s'était installé là.

On ne savait pas de quoi il vivait. Certains le disaient rentier - à trente ans déjà, son âge apparent lorsqu'il était arrivé ! - d'autres le croyaient écrivain - mais sous quel nom ? - et quelques uns supputaient que ses ressources étaient parfaitement inavouables.

Elles étaient cependant suffisantes pour lui avoir permis d'acquérir une maison de six pièces située sur un petit promontoire dominant l'Ourde de quelques mètres, assez à l'écart du village. Il y avait juste à côté une seconde maison, en ruine, qui avait été acquise et remise en état quelques années plus tard par un commerçant aisé de la ville. Il y était venu quelques saisons, puis avait acheté un mas dans le midi et avait délaissé cette seconde résidence peu prestigieuse et trop souvent arrosée par la pluie.

Délaissée ne signifiait pas abandonnée, car la maison s'était mise à servir de point de rendez-vous à ses enfants et à leurs copains ou copines. Une joyeuse bande qui venait en vélo chaque week-end au début, puis en cyclomoteur, et enfin en voiture. Ils s'y retrouvaient à cinq, six ou quinze, pour s'amuser. On mangeait, on buvait, on dansait, et on faisait bien d'autres choses, ce qui avait entraîné d'autres commérages dans le village, évidemment.

Au début, Manuel Sierra-Hombre n'avait guère réagi, puis il avait demandé aux jeunes de ne pas faire autant de bruit le soir. Parfois, lorsqu'ils exagéraient, il poussait un coup de gueule et tout rentrait dans l'ordre avec plus ou moins de bonne volonté.

Les jeunes gens étaient intrigués par leur voisin et certains avaient tenté d'en savoir plus. Manuel n'avait pas accueilli très favorablement leurs ouvertures : il ne cherchait pas le contact, mais la paix !

Au lieu de se le tenir pour dit, la petite bande était devenue plus curieuse. Ce n'était pas permanent : ils ne venaient là que certains week-ends, et avaient bien d'autres manières de passer le temps. Mais, à l'occasion, ils s'interrogeaient sur le voisin qu'ils ne voyaient guère et qui semblait plongé dans de bizarres occupations : il cultivait des plantes exotiques dans le lopin de terre entourant la maison et des fumées aux couleurs étranges, diversement parfumées, sortaient souvent par le vasistas d'un appentis attenant.

Les jeunes gens s'étaient risqués à pénétrer dans le jardin du voisin et à cueillir quelques brins de ces plantes suspectes. L'un d'eux avait parlé de marijuana ou de haschisch mais, comme ce n'en était pas, il fallait trouver une autre explication.

Ces raids étaient devenus une sorte de rite, qui en général clôturait les soirées, ou préludait à d'autres jeux qui se pratiquent en général en chambre. A la quatrième fois, un vendredi soir, Manuel avait été réveillé par la chute d'un râteau sur les dalles entourant sa maison. Il avait allumé la lumière et les intrus s'étaient enfuis, sans attendre de le voir émerger de chez lui, un vieux tromblon à la main.

Délicieuse terreur, sensationnelle impression de culpabilité !

Ils étaient évidemment revenus le samedi soir tard dans la nuit, et cette fois, c'était volontairement qu'ils avaient fait du bruit. Manuel ne devait dormir que d'un œil car il avait jailli de sa cuisine, brandissant le tromblon.

Il avait hurlé : "Gibier de potence ! Vous finirez au bagne !" Puis il avait tiré un coup en l'air, obtenant en écho une cascade de rires moqueurs.

"Au bagne..." avait dit ce soir-là Christophe à Geneviève. "Ça me donne une idée."

***


Ils étaient tous en place. Marie-Cécile fit signe à Marc, qui agita un mouchoir blanc. Geneviève vit le signal et appuya sur la touche de mise en route. Le Rock du Bagne éclata dans la nuit calme. Ils avaient amené des diffuseurs de chez eux et les avaient réparti dans le jardin pour diriger le maximum de bruit vers la demeure de Manuel. Un torrent de décibels déferla sur le promontoire. On devait les entendre jusqu'à l'entrée de Moryau moins et Manuel, qui ne dormait que d'un œil malgré plusieurs soirées de tranquillité, réagit immédiatement en vidant ses deux canons coup sur coup.

Cette fois, il n'avait pas tiré en l'air, mais heureusement n'avait atteint personne. Cependant, une "balle perdue" - une chevrotine - brisa une vitre des Ruittes, à cent mètres de là.

Le lendemain, la police communale passait. Il y eut une longue explication. Les jeunes gens avaient l'air sage et poli, les diffuseurs étaient retournés d'où ils étaient venus et Manuel, bougon, menaça les policiers de son tromblon qui se vit confisqué. Fochet, qui aurait dressé plus de procès-verbaux s'il n'avait rechigné devant les longs rapports qu'il fallait établir, sermonna les jeunes gens et rentra chez lui à-demi convaincu que l'affaire en resterait là.

Le samedi suivant, Jailhouse Rock éclata pour marquer une nouvelle charge de la brigade légère dans les plantations de Manuel. Celui-ci, désarmé, ne put qu'invectiver les trouble-fête en agitant vainement ses deux poings.

Et cela recommença plusieurs semaines d'affilée, tout au long du printemps et du début de l'été. Marie-Cécile et Geneviève, mais aussi Marc, Christophe, Frédéric, Paul-Henri et le reste de la bande prenaient un malin plaisir à envahir les lieux, cherchant même à forcer la porte de l'appentis défendue par un gros cadenas, tout en veillant à ne laisser aucune trace. Car Sierra-Hombre Manuel Fernandez Juan - c'était ainsi acté au commissariat de police - avait décidé de déposer plainte et Fochet avait bien dû montrer un simulacre de réaction.

C'était encore plus exaltant, évidemment, et le jeu se corsa de projecteurs qui illuminaient la nuit, créant des ombres étranges. Des fantômes classiques en grands draps blancs se mirent à errer dans le jardin durant les longues nuits de juin et du début juillet.

Manuel repassa par le commissariat et Fochet revint chez lui, mais les jeunes n'étaient jamais là en semaine, et le week-end, ils amenaient des valises complètes de cours à revoir, donnant l'image d'un groupe studieux qui cherchait le calme loin de la ville pour préparer les derniers examens.

A la mi-juillet, Fochet était en congé ainsi que la moitié des policiers communaux, et la moitié de Mory, d'ailleurs. Les jeunes gens étaient une trentaine, pour célébrer la fin des examens. Il fallait fêter la réussite de certains et se consoler de l'échec des autres.

Ils se déchaînèrent. Quelqu'un avait amené des pinces. Le cadenas céda et ils entrèrent dans l'appentis. Quelques-uns seulement, qui ressortirent en toussant, en pleurant.

"Du gaz lacrymogène," fit un étudiant en chimie.

Un autre était moins catégorique : "Je ne me souviens pas de l'odeur, ou de quoi que ce soit, mais j'ai eu envie de vomir..." Il s'exécuta sur-le-champ, avec un hoquet, souillant les basket de Paul-Henri. "C'était affreux, ces petits bonshommes grimaçant de douleur.
- Petits bonshommes ? Je n'ai rien vu, sinon quelques cornues et des dizaines de flacons bizarres", dit Olivier, qu'on appelait Gybus. Ils éclatèrent de rire, malgré le malaise qu'ils ressentaient soudain : Olivier était myope, mais en plus, il ne voyait jamais rien, même pas la manière dont Marie-Cécile regardait Paul-Henri...

"Et quand tu as allumé le gaz ! Tu n'as rien vu, même pas l'explosion ?" demanda der boche - qui n'était coupable que de s'appeler Lallemand.

Il y eut une nouvelle explosion, mais de fou-rires. Quelqu'un avait effectivement allumé le gaz. Deux becs s'étaient mis à brûler sous des cornues qui avaient explosé, tachant les participants de bleu ou de vert.

Il y eut les vacances et le départ vers le soleil. Avec les parents-payeurs, parfois, ou entre copains dans d'autres cas. Der boche allait passer un an en Californie, Olivier, Christophe et Alex se montraient infidèles à Marie-Cécile ou à d'autres en partant explorer l'Italie.

***


L'automne. La pluie, jour après jour. Des semaines tristes, des week-ends qui l'étaient à peine moins. Manuel Sierra-Hombre ne se plaignait pas du mauvais temps : les jeunes gens ne venaient pas à Mory et il était parfaitement tranquille pour continuer ses recherches. En même temps, l'idée qu'il pourrait à nouveau retrouver son antre souillé par des profanes ignares lui avait presque fait perdre le sommeil. Il passa donc des heures plus nombreuses et des nuits plus longues en communication avec les esprits.

Car c'était là sa marotte, sa passion. Il venait d'une vallée perdue au milieu des plateaux mexicains et avait expérimenté, dans sa jeunesse, la puissance du peyotl et d'autres champignons hallucinogènes, qui peuvent vous mettre en contact avec l'autre monde.

Avec l'autre monde, ou avec d'autres mondes ? Il n'en était pas sûr, n'ayant jamais pu établir que des contacts extrêmement fugitifs, mais la vie et les choses étaient bien différentes de cet autre côté. Notamment, on savait y lutter contre les garnements perturbateurs bien plus efficacement que ne le faisait l'inspecteur Fochet. Juste avant l'été, il avait été sur le point de conclure un pacte, et l'irruption des intrus dans l'atelier, brisant les cornues et terrorisant les leprechauns qui lui servaient d'intermédiaires avec ces autres mondes, avait été la seule cause du retard.

L'automne s'avança. Manuel se sentait de plus en plus près du but qu'il poursuivait depuis des années. Il en oubliait presque ses cultures, ses récoltes et les décoctions qui en résultaient, lui fournissant, via divers intermédiaires, un moyen de subsistance. Il n'était pas le seul à vouloir entrer en contact avec les esprits, et ses extraits de peyotl ou d'autres plantes se vendaient au prix fort pour qui savait où s'adresser.

Les jeunes gens revinrent à Mory. C'était une reprise des habitudes hivernales, et ce n'étaient pas exactement les mêmes visiteurs qu'au printemps. Der boche était toujours en Californie, Paul-Henri travaillait à deux cents kilomètres de là, Geneviève s'était mariée avec quelqu'un qui ne connaissait pas la bande.

Ils eurent autre chose à faire que tourmenter leur voisin, durant le premier week-end.

Mais Manuel avait remarqué leur retour, et se sentait presque pris de panique à l'idée que ses recherches allaient à nouveau se voir perturbées.

Il alluma un cigare qui n'était pas fait de tabac, but une tisane d'herbes exotiques et fit brûler quelques parfums qui emplirent la maison de senteurs étranges. Bientôt il n'y fut plus seul. Ses alliés l'avaient rejoint.

Un bizarre conseil de guerre pouvait commencer.

***


Un Jailhouse Rock tonitruant marqua le retour des bonnes habitudes. Il était fort tôt dans la soirée et ils n'étaient pas encore prêts, mais Marie-Cécile avait eu l'idée de préparer "psychologiquement" le voisin.

Il fallait quelque peu se forcer pour s'amuser, ce soir-là. Il faisait triste et la pluie n'arrêtait pas de tomber, au point que l'Ourde était sortie de son lit. Elle montait, montait, affolant les habitants des caravanings ou ceux qui vivaient en permanence le long de ses berges.

Ce soir-là, Marc, qui apportait le matériel, eut la prudence de ramener sa voiture sur un terrain plus élevé à deux cent mètres de là : on annonçait la crue du siècle et, si la maison ne risquait rien, le promontoire pouvait devenir une île durant quelques heures. Ce n'était pas grave, ils avaient de quoi se nourrir, de quoi boire et tout ce qu'il fallait pour faire la fête pendant deux ou trois jours.

Elvis se mit à gueuler une fois de plus. Il était bientôt minuit, l'heure du rite. Il ne pleuvait plus depuis une heure, mais le sol était détrempé depuis des jours, et la rivière roulait des flots bourbeux qui venaient lécher l'entrée du jardin.

"Vous tenez vraiment à y aller ?" demanda Quentin, un nouveau venu, qui ne pouvait pas comprendre le plaisir que prenaient les autres à préparer l'invasion.

"Bien sûr, fit Marc. Ça fait des semaines qu'on ne s'est pas offert ce petit plaisir. Le sieur Sierra-Hombre ne doit rien y comprendre. Il attend certainement notre visite avec impatience..." Il jeta un coup d'œil complice à Marie-Cécile.

"Tout à fait. Et je viens de remarquer que nous sommes sur une île. Même s'il invite Fochet, celui-ci ne pourra pas venir. Et il a certainement d'autres chats à fouetter, ce soir."

Ils sortirent dans la nuit froide. Ils n'avaient que quelques pas à faire. C'était Christophe qui était chargé de lancer le Rock du Bagne, dès qu'ils seraient en place.

"Il a fait des changements, depuis la dernière fois", fit remarquer Christophe qui venait de butter contre un nain de jardin condamné à pousser éternellement sa tondeuse vers un collègue muni d'un sécateur. Un peu plus loin, un autre brandissait une faux, tandis qu'un quatrième avait une pioche sur l'épaule.

Il y avait d'autres nains : un violoneux, un joueur de grosse caisse, un trompettiste, aussi.

"Ça me donne des idées pour la prochaine fois", souffla Christophe à Marie-Cécile.

***


Au centre de crise, on passa une nuit blanche à organiser les secours. C'était vraiment la crue du siècle, et il avait fallu faire appel à l'armée pour évacuer des dizaines d'habitations. Fochet et les autres étaient exténués, et nul n'avait pu s'occuper de Manuel Sierra-Hombre qui faisait le pied de grue depuis la veille au soir, quêtant en vain le moyen de rentrer chez lui. On avait plus urgent à faire : il était au sec et au chaud, ce qui n'était pas le cas de bien des gens, et il pourrait attendre que tout se calme pour rentrer chez lui. Il avait d'ailleurs de la chance : s'il s'y était trouvé lorsque les eaux étaient montées, on aurait peut-être dû l'évacuer, par prudence.

Ce n'est que vers dix heures du matin qu'un zodiac du Génie se risqua sur la rivière, vers le promontoire isolé de la rive par des flots tumultueux charriant des débris de toutes sortes. Le caporal qui le pilotait et les trois hommes-grenouilles qu'il portait devaient patrouiller la rivière en folie sur deux kilomètres vers l'amont, une fois Manuel conduit à bon port, pour voir s'il n'y avait personne en détresse sur les toits qui émergeaient de l'Ourde.

Ils n'allèrent pas plus loin que l'île temporaire. Après avoir vomi le contenu de son estomac par-dessus bord, le caporal demanda du secours d'une voix haletante...

***


Il y avait une douzaine de corps. Fochet, qui s'était senti aussi dépassé que le caporal, retourna sur la rive pour attendre de plus hautes autorités.

La gendarmerie et la PJ arrivèrent, ainsi que le juge d'instruction. Tout le monde en bottes de caoutchouc avec, en plus, des gilets de sauvetage. Car l'eau était toujours aussi haute et aussi rageuse.

Malgré le fait qu'on les avait prévenus - et qu'ils étaient en principe blindés par d'autres affaires - les policiers ne se sentaient pas le coeur très vaillant au bout de deux minutes sur le promontoire.

" Cela me fait penser à... hésita l'un d'eux.
- On dirait des meurtres rituels... dit le juge d'instruction.
- Des meurtres ? Un massacre, oui !" gronda le capitaine de gendarmerie, le chef du district qui s'était déplacé en personne, en fonction des premiers rapports.

Malgré la pluie, le jardin était parfaitement soigné. Cinq allées qui partaient d'un point central, plus une autre, quasi circulaire, qui en rejoignait les extrémités. Dans chaque segment, on trouvait des plantes différentes, couvertes de plastique pour certaines, à l'air libre pour d'autres. Chaque secteur semblait placé sous la surveillance immobile d'un nain de jardin qui contemplait, avec l'indifférence de la pierre, l'abominable carnage.

Car ce matin-là, les visiteurs ne virent ni les plantes, ni le pentagramme dessiné par les allées, ni même les nains peints de couleurs vives, aux lèvres d'un pourpre profond qui souriaient béatement. Ils n'avaient d'yeux que pour les corps, que les photographes de l'identité judiciaire mitraillaient dans la lumière glauque.

Le massacre datait de plusieurs heures et le sang avait eu le temps de sécher sur les corps éventrés ou les membres arrachés. Une jeune fille avait essayé de fuir mais avait été abattue. Sa jambe gauche se trouvait presque au centre du jardin et une longue traînée de sang conduisait vers l'autre jambe, coupée au niveau du genou, dans l'allée périphérique. Quant au corps, il était deux mètres plus loin, dans une pelouse gorgée d'eau où l'on s'enfonçait presque jusqu'aux chevilles.

"On dirait qu'elle a voulu écrire quelque chose", fit remarquer l'un des enquêteurs en désignant la main raide, tendue vers une surface boueuse où ses doigts avaient tracé quelques signes qui s'estompaient déjà.

"Ça ressemble à un N, puis à un A, en effet, fit un autre. Mais c'est peut-être l'effet du hasard. Les dernières convulsions avant la mort." Il hocha la tète d'un air entendu.

Le caporal du Génie répondait au juge d'instruction : "Impossible de passer à la nage, Monsieur le juge. Le courant est trop fort, l'eau est glacée. Mes hommes, malgré l'équipement et l'entraînement, ne survivraient pas là-dedans plus de dix minutes.
- Une barque, alors ?
- Non..." Il regarda un instant les eaux brunes, les meubles de jardin en plastique qui y flottaient au milieu d'autres débris. "Nous l'aurions aperçue. Nos projecteurs ont balayé la zone toute la nuit, et il y a des dizaines de volontaires le long des rives, pour aider les gens, pour dresser des digues en sacs de sable et protéger ce qui peut l'être." Il haussa les épaules. "Même avec nos zodiacs, c'est dangereux. Alors, une barque, ou un kayak... Pour un as, je ne dis pas. C'est comme pour passer inaperçu. Un homme seul... Mais ils devaient être plusieurs pour faire ça." Il désigna le jardin de la main, mais sans tourner la tête de ce côté.

Fochet aurait volontiers agrafé Manuel, qui semblait un coupable tout désigné après ses heurts avec les jeunes gens. Même si le paisible bonhomme ne semblait vraiment pas le genre de personne à se rendre coupable d'une telle abomination. Mais il avait un alibi, le bougre : la nuit durant, il avait insisté dix fois, vingt fois, pour qu'on le ramène chez lui. Il avait même l'air extrêmement nerveux, comme s'il craignait un danger particulier pour sa maison et ses plantations. Non, il avait un alibi en béton.


Un gendarme tira un coup de feu en l'air. Un canot pneumatique portant un journaliste et un photographe venait de se laisser porter par le courant pour s'approcher de l'île, malgré le danger, et malgré les ordres donnés.

"Pas de photos, surtout, fit le juge. Pensez aux parents. Ce sera déjà pénible pour eux, et pour ceux qui vont leur annoncer la nouvelle, mais si la presse s'en mêle...
- Il faudra pourtant faire un communiqué.
- Je m'en charge." Il discuta quelques minutes avec le médecin légiste qui n'avait pu, lui non plus, garder son petit-déjeuner dans l'estomac, puis se tourna vers son greffier. "Notez : Cette nuit, vers minuit, a eu lieu un multiple meurtre à Mory, faisant douze victimes. D'après les premières constatations, les blessures auraient été causées par des morsures d'animaux inconnus ou divers outils de jardin, comme un sécateur, une faux, une pioche ou encore un râteau. Des outils de ce type ont été saisis. Ils ne portent pas de traces de sang, mais un examen en laboratoire nous en révélera peut-être plus. Aucun suspect n'a été identifié, et le crime n'a, à l'heure actuelle, aucun mobile évident. C'est tout ce que nous pouvons révéler pour l'instant."

Un battement de pales résonna au-dessus de la vallée. Un hélico militaire marqué d'une croix rouge apparut. On aurait dit qu'il ramenait la pluie, car de grosses gouttes se mirent à tomber, noyant bientôt tout le paysage. Ils ne voyaient pas plus loin que le bout de l'île, qui aurait pu se trouver en pleine mer.

"Je leur souhaite bien du courage," fit le capitaine en voyant descendre l'hélico. "Dans certains cas, cela ressemble à un véritable puzzle, pour reconstituer les corps." Il appela ses hommes. "Nous n'avons rien de plus à faire sur place. N'est-ce pas, inspecteur ?"

Fochet se sentit flatté qu'on lui demande son avis, même si c'était de pure forme. Il approuva. Il ne tenait pas à rester une minute de plus sur place. Et ce n'était pas seulement à cause de la pluie qui s'insinuait partout, qui ruisselait sur les deux maisons et dans les allées du jardin.

Il jeta malgré tout un dernier regard en arrière en prenant place à bord de l'un des zodiacs.

Bientôt, aucune trace du drame ne subsisterait, et les nains jardiniers pourraient continuer à veiller sur les plantations, égayés par leurs compères musiciens.

La pluie ruisselait sur les statuettes, et il semblait que le rouge de leurs lèvres s'atténuait.

"Le rock du bagne" est déjà paru dans Xuensé n° 44, 1995

L'illustration "Nain" est de Audrey la Grande Sorcière.