Water music
de
Jean-Michel CALVEZ

 

« Tu vas trop vite, maman. Tu me fais mal ! »

Dans la descente, les roues du vélocipède rebondissaient sur le sol inégal, tel un cabri, et les vibrations se propageaient dans la structure tubulaire du cadre métallique. Mais là n'était pas le pire. Tout à coup, c'est comme s'il ressentait réellement en lui, sur lui, la Viscosité, dans toute son horreur imaginée. A cette idée, il fut saisi d'une terreur innommable et son estomac se contracta spasmodiquement. Excités par la vitesse dangereuse plus encore que par les chocs répétés, les cordes du psaltérion qu'il tenait enserré sous son bras s'étaient mises à résonner comme celles d'un sitar, propageant leurs harmoniques distordus dans son corps, via ses os.

A ses cris, sa mère avait freiné puis s'était retournée, et Kimdo se rendit compte qu'elle avait le visage déformé par une autre tension que celle que lui-même ressentait dans tous ses muscles. Elle ne s'était rendue compte de rien, toute à son idée de respecter l'heure à tout prix. De ce fait, elle s'était laissée surprendre et elle avait laissé son vélocipède lourdement chargé prendre un peu trop de vitesse sur la pente.

« Excuse-moi, Kimdo, j'ai oublié de freiner. Mais nous allons être en retard pour ton cours, le professeur Tayama sera furieux. Il va finir par te laisser dehors », se défendit-elle d'une voix hachée, essoufflée d'avoir pédalé jusqu'à pousser l'engin à ses limites. Kimdo nota le ton de voix anormalement rauque et rugueux de sa mère, parasité d'harmoniques granuleux faisant penser à du sable infiltré entre les dents. « Ton père et moi ne pouvons nous permettre de payer tes leçons dans ces conditions, si tu n'y assistes pas », dit-elle encore, pour se justifier.

Ils ne pouvaient se le permettre, voilà toute l'affaire... Le psaltérion était un instrument onéreux et fragile et c'est la raison pour laquelle sa mère s'imposait de le conduire à son cours, persuadée, sans doute, qu'un investissement aussi lourd méritait une escorte. Il n'empêche qu'elle avait commis une erreur de jugement, dans son affolement. Malgré la vitesse atteinte, Elle avait cru le protéger de son corps faisant écran. Et il avait fallu qu'il hurle pour qu'enfin elle comprenne qu'il n'en était rien, bien entendu, que d'être assis à l'arrière du vélocipède et de se cramponner aux reins de sa mère ne suffisait pas pour échapper à la sensation terrifiante.

Elle ralentit un peu, sur la fin du parcours. Et Kimdo se calma, dans le même temps que diminuaient les vibrations du sol, retransmises jusqu'à la selle par les roues cerclées de caoutchouc. Ils étaient en retard, c'était un fait. Mais ils arrivaient aux abords de la ville et il était devenu inutile de prendre des risques, pour y gagner tout au plus quelques minutes. Le vélocipède nécessitait une grande prudence dans son utilisation, et des freins irréprochables, pour parer avant tout au risque que dans une descente il s'emballe jusqu'à une vitesse fatale, si l'on n'y prenait pas garde.

A l'entrée de la ville, ils passèrent près d'un vieil homme ascétique. Ses bras étendus dans une pose extatique étaient à peine plus épais qu'un tronc de bambou. Le vélocipède faillit rouler sur sa sibille cabossée, mais les yeux du vieux ne cillèrent même pas, alors qu'un autre les aurait conspués d'injures bien senties. C'était l'un de ces adeptes de l'Extase Statique, qui prônaient que l'unique Vérité terrestre réside dans la Lenteur, première étape vers l'Immobilité Primordiale. Ils croyaient à la Félicité Éternelle, aboutissement ultime de leur quête du Non-Mouvement et, mettant en application leurs préceptes extrémistes, ils ne vous répondaient pas lorsque vous vous adressiez à eux. Il se disait que ces originaux-là vivaient plus vieux que quiconque à force de croire, et surtout de s'appliquer à eux-mêmes une telle philosophie. Rien qu'à les voir, Kimdo en doutait cependant un peu : bien malin qui aurait su dire leur âge réel. Peut-être était-ce la rareté de leurs repas, à la mesure de leurs besoins physiologiques ralentis, qui leur donnait cette allure parcheminée que, stupidement, l'on prenait pour de l'âge, ou pour de la sagesse rendue visible sur leur personne. Sur un arbre au moins, le diamètre du tronc, ou mieux encore le fait d'y couper une branche permettait d'y compter le nombre de ses saisons...

Sa mère déposa le vélocipède contre un mur bas. Puis elle en fit descendre Kimdo, à cause de ses jambes, plus courtes que le diamètre des roues, et du sac encombrant contenant le psaltérion, qui limitait un peu ses mouvements. Une main protectrice posée sur son épaule, elle l'accompagna jusqu'à l'entrée du bâtiment puis elle l'embrassa, avec les recommandations d'usage. Déjà inquiet, il ne l'écoutait plus. Il poussa très doucement la lourde porte de bois, avant d'entrer en catimini dans la salle où officiait le maître Tayama.

S'ensuivit sur-le-champ un silence troublant, à l'intérieur. Ce qui mit dramatiquement en évidence le grincement des gonds, hélas inévitable. Comme si cette damnée porte avait été choisie, ou réglée tout exprès pour cet usage d'avertisseur sonore ou de chien de garde.

« Vous êtes en retard, jeune homme », constata une voix sévère, au fond de la salle.

Ému, Kimdo cligna des yeux mais ne livra aucune excuse – ce qui eût encore aggravé son cas. Il se limita au salut rituel, tout en rentrant la tête dans les épaules. Le battement fou de son cœur prit de telles proportions qu'il vint titiller la résonance propre de son instrument, à l'instar de ce qui s'était produit tout à l'heure sur la route, avec les vibrations du sol.

« Je le sais, maître, et je m'en excuse. »

Le vieil homme soupira d'un air excédé.

« Pour vous faire pardonner, Kimdo, vous allez nous réciter les principes de la mise en vibration acoustique d'une corde résonante, et ses limites dues à la Viscosité Primordiale.
— Mais je ne... Bien, maître. »

A nouveau, Kimdo salua très bas le vieux maître, s'excusant ainsi de son impudence pour avoir osé protester. Sans grand enthousiasme, il déposa le sac contenant son instrument et gagna sa place, aux côtés de Yushiko. Ça n'était pas juste... D'un air complice, la jeune fille lui lança un regard en coin. Mais à son appel muet, elle se contenta de hausser les épaules, impuissante à l'aider : car le maître Tayama était tout ouïe, et il ne supportait pas le moindre bruit parasite pendant ses leçons.

Kimdo rechercha dans ses souvenirs une réponse qui puisse satisfaire le maître. Mais sa mémoire restait comme pétrifiée, perturbée qu'il était par la crainte de se tromper.

« Lorsque je pince une corde de l'instrument sur sa table d'harmonie, la corde vibrera selon sa fréquence naturelle, déterminée par sa longueur libre. On parvient à sélectionner cette fréquence grâce à la frette correspondant à la note désirée. Les quatre cordes sympathiques résonnent... naturellement, euh... je veux dire qu'elles amplifient les résonances naturelles de la caisse, dont l'air, euh... dont le volume dans l'air... que le volume d'air a... »

Kimdo baissa les yeux, puis rencontra ceux de Yushiko qui n'y pouvait plus rien, bien qu'elle s'acharnât à dessiner dans l'air quelque signe ésotérique qu'il ne parvenait à décoder.

« ... le, l'air de la... du volume de... »

Il se tut, définitivement, rouge de confusion.

« Hum, ce n'est pas fameux, jeune homme ! Mais le plus fâcheux est que vous ayez cherché à retenir des mots, des sons aussi vides que l'est la caisse de votre instrument, et non les préceptes qu'ils impliquent. J'en viens à me demander comment vous parviendrez à tirer un jour de votre psaltérion quelque son mélodique. Voyons un peu si vous conservez de meilleurs souvenirs des limites acoustiques dues à la Viscosité Primordiale. »

Ce n'en était donc pas terminé ? Kimdo prit une longue inspiration et poursuivit, ayant ouvert dans son esprit l'équivalent d'un autre registre, d'une page tournée dans un livre.

« La vibration d'une corde engendre une fréquence fondamentale, appelée hauteur du son, et celle-ci induit simultanément des harmoniques de cette note, en proportions variables selon l'instrument et diverses autres conditions. En premier lieu, les harmoniques naturelles viennent buter sur la limite absolue apportée par la Viscosité Primordiale et appauvrir le haut du spectre tonal, jusqu'à ce que la fréquence fondamentale de la note elle-même soit étouffée, si elle vient à atteindre cette limite. Cette fréquence est... »

Le vieux maître l'interrompit d'un geste énergique.

« Bien, cela suffira, Kimdo. Nous avons perdu assez de temps avec cela, que nous tous ici connaissons parfaitement. Reprenons le cours où il en était à votre arrivée. »

Le maître leur enseigna ce jour-là les premiers rudiments d'un art subtil et rigoureux, consistant à contrôler l'intensité et le spectre harmonique des sons accessibles à l'instrument. Une telle maîtrise était indispensable à toute pratique instrumentale digne de ce nom, sous peine de rebonds d'harmoniques, de tassement tonal, ou autres non-linéarités fondamentales dues à la Viscosité, extrêmement désagréables à l'audition. Tout cela obligeait le musicien à contrôler et à altérer "sur mesure", en fonction de sa hauteur, le geste induisant un son donné, sans jamais pouvoir appliquer une loi de jeu absolue, c'est-à-dire une technique de jeu qui restât applicable à toute la gamme harmonique de son instrument. Tout ceci s'avérait d'une complexité diabolique. Un simple arpège – sans même parler d'une transposition à l'octave ! – devenait dans ces conditions quasiment inaccessibles au débutant, ce malgré la disposition des cordes sur la table d'harmonie du psaltérion, favorable a priori à l'exécution d'une telle figure. C'était l'une des raisons majeures pour lesquelles les bons musiciens étaient très prisés, et la profession reconnue à sa juste valeur. A fortiori, c'était aussi à cet effet, afin d'assurer l'avenir de leur fils unique, que les parents de Kimdo avaient admis d'investir dans cette activité.

Le cours se termina sur une série d'accords, joués en groupes, puis repris à l'octave, ce qui donnait un bon aperçu de l'étendue des différences tonales. Même ainsi, en scindant la difficulté en autant d'élèves et d'instruments que d'octaves à exécuter, la cacophonie résultante montrait l'intensité du désastre, lorsqu'on prenait la linéarité acoustique comme un fait acquis en ce bas monde.

« J'en ai assez ! » chuchota Yushiko, à voix basse et en remuant à peine les lèvres.

Bien que moins patiente, par sa nature bouillonnante, la jeune fille s'avérait plus douée que lui pour les exercices de virtuosité, sans doute du fait de ses doigts plus fins et plus agiles. Mais elle l'avait pris en pitié et l'aidait comme elle pouvait. Serrant les dents, il hocha la tête, s'évertuant à tenir la cadence et assurer sa partie, dans la cacophonie ambiante.

« Je m'en vais nager, tout à l'heure, lui glissa-t-elle à tout à coup sur le ton du secret, le prenant par surprise. Viendras-tu avec moi ? »

Troublé, il lâcha une fausse note qui sonna désagréablement. Il lui décocha un regard assassin, sans lui en vouloir vraiment.

« À la cascade, veux-tu dire ? »

Mutine, elle hocha discrètement la tête dans un demi-sourire prometteur.

« Kimdo, que chuchotez-vous, au lieu de respecter vos engagements ? » grinça sur-le-champ la voix du maître, intraitable. Pris entre deux feux, le jeune garçon ne répondit rien.
« Hé, tu as bien le droit de te détendre, après les cours, chuchota-t-elle à nouveau, un ton plus bas cette fois.
— Mère m'interdit de... insinua-t-il entre ses dents. » Puis il se tut, indécis.

Il adorait nager, et plus encore lorsqu'il s'agissait d'accompagner Yushiko, qui avait un corps superbe. Or, Yushiko le savait.

« Nous irons, allez. Tu laisseras ton psaltérion ici, derrière la porte, ou sous une table. Ta mère n'en saura rien, elle ne revient te chercher qu'à midi, après ton cours. »

A l'issue du cours, le maître retint dans la classe deux cancres irréductibles, afin qu'ils perfectionnent leurs gammes. Les lèvres pincées, il laissa sortir le reste du groupe d'élèves, affichant une nostalgie teintée d'amertume, ou d'incompréhension : comme de voir ses enfants grandir trop vite, pour la hâte inopportune qu'ils avaient tous à l'abandonner, dès que résonnait le gong. Pour lui en effet, il n'était de vraie vie qu'avec un instrument posé sur les genoux, assis en tailleur, à décliner à l'infini sur la table d'harmonie des variations complexes créées par des ancêtres, tel le compositeur de génie Fubayashu, sa référence, son idole. A croire que, de sa vie, maître Tayama n'avait jamais connu que son cher instrument : jamais de femme, et pas non plus de rivière où il aimerait nager, assurément...

Kimdo et Yushiko s'éloignèrent des bâtiments, puis ils traversèrent la ville par la place centrale. Kimdo emportait sur son dos son sac encombrant, ne pouvant se résoudre à faire fi de la consigne expresse de ses parents, de ne jamais se séparer de l'instrument précieux.

La place faisait ce jour l'objet d'un attroupement de gens bruyants, qui s'étaient massés tout autour du beffroi. Les deux élèves en villégiature n'en devinèrent la terrible signification que lorsqu'un roulement de tambour les fit sursauter. Il fut suivi par la voix haut perchée d'un héraut, proclamant l'annonce d'un Jugement de la Vitesse.

« Hé, restons un peu. Nous allons voir ça ! » lui chuchota Yushiko à l'oreille, tout en le tirant par la manche. Comme si tout cela n'était qu'un banal spectacle en plein air, offert par la municipalité à ses administrés, tout exprès pour les divertir.

Or, un condamné allait être soumis au châtiment du Mouvement Accéléré, jusqu'à ce que "résultat" s'ensuive, selon la formule consacrée, qui laissait pourtant très peu de libertés d'interprétation quant à sa teneur. Levant les yeux, Kimdo aperçut le dispositif déjà en place, tout en haut des vingt mètres du beffroi : une sorte de balcon étroit, ou de ponton de bois, pareil un peu à un plongeoir au bord d'une rivière. La hauteur de la tour avait sans doute été choisie à dessein, fallait-il croire, afin de satisfaire à coup sûr l'Équation Primordiale de la Viscosité et d'assurer le spectacle attendu – comme pour joindre l'utile et le spectaculaire.

« Je n'aime pas ça, lui opposa Kimdo d'un ton buté.
— Bah ! Ça ne dure jamais bien longtemps. Et plutôt que de tourner le dos, mieux vaut que tu regardes, ça ne te coûtera pas plus cher. »

Circonspect et guère convaincu, il la scruta d'un regard d'encre. Yushiko avait parfois de ces raisonnements à l'emporte-pièce, d'une logique discutable... A l'issue d'un bref discours énonçant la sentence, l'agitation augmenta encore aux abords du ponton. Un groupe d'hommes surgit alors, là-haut, se découpant en silhouettes sombres sur fond de ciel clair. Kimdo frémit, et malgré le profond dégoût qu'il éprouvait, il ne parvint pas à en détacher son regard, fasciné malgré lui par cette mise en scène macabre.

Flanqué de ses deux gardiens inflexibles, le prisonnier fut fermement poussé en avant, jusqu'à ce qu'il se retrouve sur le bord extrême du ponton. Il semblait abattu et comme résigné à son sort. A un moment pourtant, il se débattit et poussa un rugissement affolé, saisi d'épouvante face au résultat qui l'attendait, déjà inéluctable. Car il n'avait aucune chance d'en réchapper, hormis s'il avait été un oiseau. Son cri s'auto-limita et s'effrita, comme de la poudre écrasée entre les doigts, et cela rappela à Kimdo un arpège raté. La cause profonde en était d'ailleurs la même : tassement tonal dû à la non-linéarité, aurait diagnostiqué maître Tayama.

Il ne sauta pas, il refusa. Comme s'il pouvait encore avoir le choix, rendu à ce point de non-retour. Il fallut le pousser et l'homme se courba dans l'espace, bras et jambes largement écartés, comme s'il envisageait de tenter sa chance et de s'appuyer sur l'air, de s'y ralentir suffisamment pour éviter l'inévitable, en se transformant en oiseau le temps d'un plongeon. Sa tunique se gonfla comme une grand voile, le temps suspendit son vol et de fait, le prisonnier parvint presque à voler, l'espace d'une ou deux secondes. Du moins son geste entretint-il un instant l'illusion du vol, sans pour autant qu'il s'arrête de tomber, bien entendu.

Mais ce n'était pas assez. Parvenu à quelques mètres du sol, son cri se dilua puis cessa tout net, remplacé par le froissement sec d'un parchemin que l'on déchire. Il venait d'atteindre la vitesse fatale, l'unique solution connue à l'Équation Primordiale de la Viscosité. Et soudain, s'étalant peu à peu en largeur, seul un fin brouillard rosé flotta dans l'air calme, enfin ralenti à une vitesse raisonnable. Un signe terrible s'il en était...

Kimdo referma les yeux, convulsivement. Lorsqu'il les rouvrit, prudemment, le nuage lent de particules avait imprégné les pavés sur une large surface, sous la tour, là où personne ne s'était avancé, dessinant sur le sol une étrange étoile à cinq branches – le blanc, le rose et le rouge intimement mêlés – au-dessus de laquelle flottaient encore des lambeaux de la tunique, déchiquetés, comme broyés. Et ce n'était déjà plus un homme, sur le pavé. C'était de la plume gluante, un agglomérat de flocons ou de pétales gras et humides, pareils à ceux d'un oreiller crevé répandant ses plumes.

Tel un mur infranchissable, un mur du son, de la vitesse et de la lumière tout à la fois, la Viscosité Primordiale ne connaissait ni faille, ni exception. Et si le vent, la pluie, ou même une pierre lancée avec force s'en accommodaient, sans autres conséquences que quelques effets secondaires étonnants, un être vivant ne pouvait y survivre, bien entendu.

« Partons, maintenant, fit-il d'une voix étranglée », entraînant Yushiko par la main.

Ils devisèrent tout en marchant, et Kimdo oublia peu à peu la chute du condamné, qui l'avait impressionné – mais il faut avouer que là était très exactement l'intention recherchée. Il restait sous le coup de cette propriété physique qui avait rendu justice à la place des hommes – bien que le résultat eût été à peu près le même pour le prisonnier à une vitesse inférieure, puisqu'il aurait là aussi fini sa course sur le pavé. Ce même phénomène, via ses effets induits, rendait d'une complexité inouïe la pratique d'un instrument de musique, quel qu'il fût, et par-là le métier de musicien que Kimdo s'apprêtait à embrasser. Dans le même ordre d'idées, il était par exemple impensable de réunir plusieurs musiciens au-delà d'un rayon dépassant quelques mètres, pour la bonne raison qu'ils ne s'entendaient pas jouer "quand" il fallait, qu'ils n'étaient plus synchrones, qu'ils en perdaient le fil de leur propre partition, et qu'aucun chef d'orchestre n'aurait jamais su coordonner un tel ensemble, ainsi dispersé, quel que fût son emplacement vis à vis de ses musiciens. Sur le papier, des illuminés avaient pourtant écrit des "symphonies" – c'est le nom ronflant qu'ils leur donnaient, à ces œuvres toutes théoriques, faute qu'elles pussent un jour être interprétées, face à la loi incontournable qu'était la Viscosité !

Et tout était à l'avenant. Ce cheval qu'il voyait paître dans un champ, à ce moment – ou qu'il imaginait voir – avait peut-être déjà disparu dans une autre direction, et c'était son image seulement qu'il voyait, ralentie dans le temps, et en retard sur l'événement réel. Tout l'horizon alentour était donc faux, périmé, plutôt, et toute vision à longue distance n'était qu'apparences trompeuses, asynchronie, illusion. Plus rien n'était tangible, au-delà d'une barrière, d'une loi physique, d'une propriété qui, aussi immatérielle fût-elle, régissait tout, et pouvait s'énoncer ainsi : "Tout corps plongé dans un fluide subit une poussée, dépendant de la vitesse du fluide déplacé. La vitesse de ce corps admet cependant une limite fondamentale, appelée Viscosité Primordiale, et dont la valeur est de..."

« A quoi penses-tu, Kimdo ? lança Yushiko avec insouciance, ce qui interrompit net sa rêverie. Dans le même temps, elle lança une pierre vers un arbre lointain, pour s'amuser.
— J'aimerais être musicien... mais dans un autre univers que celui-ci », énonça-t-il sur un ton hésitant et un brin désabusé, conscient qu'il était de l'inaccessibilité fondamentale de cette utopie-là, de ce rêve inaccessible et qui pourtant, hantait parfois ses nuits.

Là-bas, la pierre avait explosé, bien entendu, bien avant d'atteindre l'arbre, dans un chuintement bizarre de sable mouillé, ou de verre pilé. Yushiko avait assez de forces dans les bras pour réussir cela. Par un mouvement à l'amplitude soigneusement dosée, elle était assez rusée pour ne pas s'y briser irrémédiablement le bras ou le poignet. C'était un brillant exercice de style, en somme, bien que ce fût plutôt un jeu de garçons.

« Un autre univers ? Et pour quoi faire ?
— Eh bien, j'aimerais entendre une symphonie... »

Yushiko le considéra, un brin pensive. Elle connaissait certes le mot, mais aussi le fait que cela n'était qu'un mot et le resterait à jamais : à jamais inaccessible, à jamais théorique.

« C'est idiot, voyons, cela n'existe pas.
— Mais si, cela existe, puisque le maître Tayama en a écrit une.
— Je veux dire que... »

Elle haussa les épaules et parut sur le point d'exprimer un autre point de vue, puis elle abandonna. Le maître avait certes pu l'écrire, sa symphonie, tout comme l'on peut raconter, ou écrire, n'importe quelle histoire où la magie remplacera la vraisemblance. Kimdo n'insista pas lui non plus.

Bon, tant pis pour la symphonie ! pensa-t-il, vexé.

Mais le souffle du vent lui suffirait, peut-être... Oh, entendre un jour le vent traverser librement la plaine et jouer entre les arbres bordant le chemin, comme s'il pouvait ne plus y avoir de limites à sa fantaisie... Mais non, cela ne pouvait exister, car le vent perdait sa liberté de vitesse et de mouvements et "brisait" dans les rafales, irrémédiablement, à l'image d'une vague sur un rocher, ou du cri horrifié d'un homme désespéré, en haut d'une tour, sitôt érodé par la Viscosité Primordiale.

Ils parvinrent enfin en vue de la rivière. A l'endroit qu'ils avaient choisi, elle formait un petit bassin de rétention prolongeant la cascade. Un lieu privilégié pour se baigner, une sorte de piscine naturelle, tout juste agitée de tourbillons, lorsque l'on s'approchait un peu trop des remous. Yushiko se précipita, comme à son habitude, afin d'être la première dans l'eau. Elle se déshabilla sur l'herbe et sauta aussitôt dans l'eau, nue, sans crainte des conséquences pour elle, si elle y allait un peu trop fort et contrôlait mal la vitesse de son plongeon.

Kimdo resta quant à lui quelques minutes assis sur le bord, contemplatif, admirant sans arrière-pensées le corps de poisson de son amie, dans une eau d'un vert transparent. Hormis l'avantage de ses doigts fins, Yushiko n'était pas précisément ce qu'on appelle une bonne élève. Elle voulait juste gagner de l'argent et avait donc accepté sans trop d'états d'âme ce que ses parents avaient choisi – et financé – pour elle : les cours, et l'instrument. Un avenir assuré, en somme, si elle se tenait à carreau. C'était aussi un garçon manqué, pas romantique pour un sou et, finalement, pas spécialement attirée par les gammes pentatoniques et autres arpèges compensés. Elle avait d'ailleurs laissé sans le moindre remords son propre instrument au fond de la salle de classe, nullement encline à s'en servir sans nécessité absolue, en dehors des séances imposées. Kimdo l'aimait bien, malgré tout. Elle nageait comme un garçon, voire plus vite qu'eux, grâce à son corps fuselé, sans parler des autres sports et activités où elle excellait. Et surtout elle l'avait choisi, lui, musicien de cœur, passionné et un brin lunatique ; elle l'avait pris sous son aile et lui rendait plus agréables ses moments de détente. Et puis, Yushiko était sacrément mignonne, ce qui ne gâtait rien. Et le fait qu'elle ne s'embarrassât pas de maillot de bain pour nager constituait un "plus" non négligeable, pour son compagnon de jeux.

Toujours rêveur, Kimdo se retourna vers la chute bouillonnante qui alimentait le petit bassin. La cascade fumait, littéralement, à mi-hauteur à peu près, environnée d'embruns irisés en une sorte de halo flou semblable à un nuage de vapeurs. Brutalement, à la vitesse critique, l'eau apparaissait comme en fusion, là où était le nœud de Viscosité, aussi imprévisible et aussi inéluctable à la fois que le déferlement d'une vague au bord d'une plage. La vitesse de l'eau, comme celle de la lumière ou du vent, s'y brisait brutalement, sans signe avant-coureur, sur un obstacle invisible parce qu'immatériel. Plus en amont de la rivière, Kimdo connaissait d'ailleurs une autre cascade deux ou trois fois plus haute, de cinquante mètres environ, et qui comportait plusieurs paliers successifs se signalant à l'œil par ces mêmes phénomènes non-linéaires. Trois paliers, pour être précis, conséquence logique de la vitesse initiale élevée de l'eau à l'origine de la chute, du fait d'un resserrement de la rivière à cet endroit.

Étrangement, il en revint à penser à son psaltérion, au maître Tayama, et à son art subtil : toute une vie de labeur, de gestes ciselés, répétés à l'infini, tout cela dans le seul but de maîtriser ces phénomènes et les inclure, les fondre à son jeu comme s'ils n'existaient pas, ou comme s'il niait obstinément leur existence, en tant qu'obstacles à la musique... Tout pourrait être tellement simple, sinon. Le maître avait même écrit “sa” symphonie personnelle, son chef d'œuvre sur le papier, comme pour ajouter une autre corde à son arc, celle de l'utopie.

Enfin, il chassa les miasmes de ses pensées parasites et répondit aux appels enjoués de Yushiko. Il se déshabilla lui aussi, laissa ses vêtements sur l'herbe et plongea dans le courant, plus prudemment que son amie. L'eau était fraîche, presque froide, et le courant en aval de la cascade obligeait à se démener, pour ne pas laisser ses muscles se refroidir dans le courant. Il nagea vigoureusement, ragaillardi, puis il plongea la tête sous l'eau et s'efforça de surprendre Yushiko en passant sous elle à la frôler : un jeu pas tout à fait innocent, mêlant attouchements et caresses fluides, et qui se concluait en général par des rires et des éclaboussures.

Il glissait sous elle tel un serpent entre les pierres, quand il l'entendit crier son nom :

« Kimdo, je t'ai vu ! Je sais où tu te caches, et je te jure que tu vas boire la tasse ! »

Elle aussi avait la tête sous l'eau, à ce moment précis. De ce fait, ses mots crachés parmi les bulles d'air parvinrent jusqu'à ses oreilles en une pluie cristalline, pure et tranchante. Bien que le matelas de bulles eût quelque peu noyé son élocution sous-marine, la voix fraîche et si espiègle de Yushiko lui sembla tout à coup très différente de celle qu'il connaissait, étrangement illimitée, en hauteur comme en spectre tonal, pareille un peu à un arpège parfait, corrigé de main de maître. Rasant le fond de galets, il fit une pirouette sur lui-même et il aperçut le visage faussement grimaçant de son amie, avec ses yeux grands ouverts qui lui souriaient, parmi les bulles que vomissait encore sa bouche.

« Tu vas voir ! » cria-t-elle encore, à tue-tête, dans un nouveau gargouillis liquide.

Distrait par ses pensées parasites, il se laissa surprendre sans résistance. Yushiko avait lâchement profité du nuage de bulles pour s'y cacher et s'approcher en douce. Elle lui maintint la tête dans l'eau, en l'attrapant par les cheveux. Il but la tasse mais ressortit la tête de l'eau, crachant et hurlant pour la forme. Lui-même avait saisi fermement les poignets de Yushiko et les lui maintenait près du fond, les tirant vers le bas pour ne laisser que le haut de son visage apparaître à la surface, à portée du sien. Il lui décocha une horrible grimace, tira un peu plus fort puis la relâcha brusquement, juste avant qu'elle ne bût à son tour la tasse.

« Kimdo, espèce d'idiot ! » vomit-elle, la bouche pleine d'eau.

Ils s'éclaboussaient, et se lançaient des insultes sans conséquence, s'échauffant la voix comme ils s'échaufferaient les muscles. Peut-être d'ailleurs était-ce pour le même motif, du fait de cette eau glacée qui enserrait les mâchoires tel un étau et obligeait pratiquement à crier, à pousser un peu la voix, pour ne pas claquer des dents. Et surtout, pour ne pas se trahir ni laisser voir à l'autre qu'on tremblait.

Ils sortirent enfin, frissonnants, lorsque le pincement de l'eau fraîche outrepassa l'échauffement des sens et qu'ils eurent besoin du soleil. Couchés nus sur l'herbe, ils se frictionnèrent réciproquement avec vigueur, jusqu'à ce que les pointes minuscules des seins de Yushiko soient rendues presque aussi dures que les clés arrondies qui tensionnaient les cordes de boyau naturel, sur la table d'accord du psaltérion.

Mais après l'excitation du bain, et les premiers émois d'une chaleur vite retrouvée sous leurs doigts, Yushiko retrouva bientôt son ami Kimdo rêveur comme souvent, hors du temps, et hors de leurs jeux. Son regard ricochait sur l'eau plate comme sur un miroir, comme s'il y supputait des angles ou des trajectoires hypothétiques, alors qu'il caressait distraitement les côtes et les reins de son amie. Il jouait sans vraiment les voir avec les frissons qui couraient sur sa peau, à l'image d'une risée sur l'eau, et avec ses mèches de cheveux d'un noir de jais qu'il déroulait une à une, mais sans grande conviction. Comme s'il s'ennuyait, un peu.

« Ohé, Kimdo ! Il y a quelque chose qui ne va pas ? »

Long silence méditatif du garçon. Il avait sorti de son sac l'instrument de bois noble, veiné comme le bras noueux du maître, et il en suivait maintenant les nœuds un à un, d'un doigt, comme on suivrait le fil d'une pensée tortueuse. Il lui désigna l'orifice central elliptique, destiné à ajuster la résonance subharmonique de la caisse.

« Dis, Yushiko, crois-tu qu'on pourrait verser de l'eau là-dedans ? »

Horrifiée, la jeune fille ouvrit des yeux en soucoupe. Pourtant il lui en fallait beaucoup pour l'émouvoir, en ce domaine. Son propre instrument était poussiéreux et rayé, son vernis décapé par le manque de soins et l'absence de protection adéquate, puisqu'elle se contentait en général de se l'emporter jeté en bandoulière sur son dos.

Une idée saugrenue tournait en boucle dans la cervelle du garçon, tel un cauchemar éveillé dont il ne parviendrait plus à se défaire, malgré la tendre sollicitude de son amie. Tout corps plongé dans un fluide subit une poussée, dépendant de la vitesse du fluide déplacé. Conséquence d'une loi fondamentale, appelée Viscosité Primordiale, cette vitesse admet une limite absolue, dont la valeur est de : treize virgule quatre-vingt-treize mètres par seconde, soit : cinquante kilomètres par heure... Les adeptes de l'Immobilité Primordiale et du Non-Mouvement ne pensaient et ne juraient que par elle, cette Viscosité Primordiale qui, selon eux, était une bénédiction. Celle-ci avait été créée par les Dieux, dans leur grande sagesse, afin que l'on ne puisse voir ce qui est trop éloigné, qui ne vous concerne pas, et n'a donc pas le temps de vous atteindre, à cette vitesse. Afin aussi, atout non négligeable, d'éviter la chute éventuelle de météorites sur le sol de leur planète. Et si, par malheur, cela devait se produire un jour, la roche dure et compacte se muerait, bien avant l'impact final, en rien de plus dangereux qu'une pluie de sables très anodine.

Cet exemple-là était survenu, une fois au moins, dans un passé plus ou moins récent. Le pays s'en était tiré par une pluie de sable fin quasiment ininterrompue pendant plusieurs semaines. Les physiciens affirmaient que la planète entière y serait passée, sans ce bouclier protecteur immatériel qu'avait constitué, d'une façon, la Viscosité Primordiale. De la même manière, une telle bénédiction prévenait de facto la formation de tout phénomène explosif. Là encore, c'était comme si la première des lois de la physique y avait mis le holà, afin d'éviter toute dérive de la science, ou tout dépassement de limites imposées et absolues, s'appliquant tant à la vitesse d'un projectile qu'à celle de la lumière, soumise comme tout le reste à cette loi incontournable. La science serait bien capable de détruire leur propre planète, en effet, si on laissait réfléchir et agir à leur guise certains de leurs savants par trop visionnaires, optimistes, ou imprudents. Passe encore, pour la lumière... Mais la musique et les musiciens en sortaient frustrés, limités dans leurs ambitions, conclut Kimdo, non sans une certaine amertume. Il eut une pensée fugace pour la façon dont “sonnerait” une symphonie, sans ce joug oppressant.

Pour le soir, à son retour à la maison, son trouble ne l'avait pas quitté. Il retournait son instrument sous tous les angles, en tapotait le fond résonant, et tentait encore d'en examiner l'intérieur d'un œil critique, comme s'il y avait laissé tomber quelque menu objet. Ce n'est que le lendemain, après le cours du matin, qu'il abandonna Yushiko à ses jeux et osa enfin aborder le maître Tayama, l'air toujours préoccupé.

« Maître, énonça-t-il, prudemment, et du ton respectueux qui s'imposait à son égard, avez-vous jamais songé à emplir l'un de vos instruments de... de liquide, afin de compens...

Le vieux hoqueta, et il le foudroya aussitôt du regard.

— De... liquide, malheureux, élève indigne ? L'humidité de l'air à elle seule, lorsqu'elle imprègne le bois d'un psaltérion, en altère les volumes, les angles intérieurs de la caisse, avec les résonances subtiles qui s'en déduisent ! Alors... de l'eau, un... un instrument plein d'eau ? C'est là une profonde hérésie ! D'où te vient pareille stupidité ?

Kimdo baissa les yeux, paralysé par la honte, incapable de supporter plus longtemps le regard d'aigle du vieux maître, acéré comme le fil d'une lame.

— Maître, insista-t-il cependant, restant fidèle à ses visions récentes, j'ai cru, eh bien... noter que dans l'eau, les résonances et les sons... je veux dire qu'ils sont, eh bien...
— Dans l'eau ? Et comment pourrait-on écouter la moindre note de musique, là où nul instrument ne peut être plongé sans qu'il soit détruit sur-le-champ ? »

Kimdo haussa les épaules sans répondre ; la conversation était très mal engagée, alors que lui-même n'avait évidemment pas toutes les réponses à sa portée et que là était, justement, la raison de sa démarche. La tête basse, il ressortit de la classe et s'en alla rejoindre Yushiko, qu'il ne trouva pas, dans les environs. L'absence de Kimdo se prolongeant un peu trop à son goût, sans doute s'était-elle trouvé d'autres compagnons pour l'accompagner au bain.

Faute d'autre but, il marcha malgré tout vers la cascade, ne sachant trop ce qu'il ferait, si elle n'y était pas seule. Le vent s'était levé, ce matin, il forcissait et "brisait" à chaque rafale, pareil au déferlement d'une vague en bord de mer, perdant brutalement de sa vitesse de façon aléatoire et générant parfois de petits tourbillons furieux, qui soulevaient violemment le sable et les feuilles dans leurs turbulences.

Yushiko et deux de leurs camarades, Takoshi et Kawanabe, étaient déjà à la cascade lorsqu'il y arriva à son tour, juste assez en retard pour s'attirer quelques remarques un brin ironiques sur sa façon d'interviewer le maître en dehors des heures de cours. Yushiko et les deux garçons s'éclaboussaient au bord de l'eau, insouciants, nus comme des vers. Ces trois-là, pensa Kimdo, se moquaient de savoir si la musique, en général, ou les sons issus d'un psaltérion, en particulier, souffraient ou non d'être soumis à la même loi universelle qu'une pierre qui tombe vers le sol, ou qu'un rayon de lumière traversant le vide cosmique.

« Hé, te voilà enfin, Kimdo-ré-mi-facemolle ! On se prend des leçons particulières ?
— Tu cherches à te faire bien voir du vieux singe, Kimdo ? »

S'ils savaient ! En fait, c'était tout le contraire ; sa dernière intervention risquait même de lui attirer pour longtemps les foudres de maître Tayama, sans lui avoir apporté la moindre réponse quant à ses doutes personnels. Les trois autres étaient surexcités et il se fit à nouveau chahuter, de ne pas encore être nu, d'être en retard. Ou simplement d'être ici avec eux, sans y avoir été invité. Et c'est dans ces circonstances que survint le drame.

Takoshi et Kawanabe se rapprochèrent, l'air faussement innocent, c'est-à-dire sournois. En un duo parfait, ils le contournèrent et le saisirent chacun par un bras, sans lui laisser le temps de réagir, ou de quitter ses vêtements. Pas même celui de déposer le sac qu'il avait sur l'épaule. Ils le soulevèrent du sol et, dans un dernier effort, ils le jetèrent tout habillé dans le bassin.

« Allez, hop ! A l'eau, le Kimdo !
— Lâchez-moi ! Vous êtes fous ! hurla-t-il, protestant en vain. »

Il était déjà trop tard pour protester et il se retrouva assis sur les galets ronds, dans l'eau jusqu'au menton. Son sac pendait mollement contre son dos, comme s'il flottait, un peu, grâce à la poche d'air emprisonnée. Puis il se fit de plus en plus lourd, au fur et à mesure qu'il se remplissait d'eau.

« Mon psaltérion... », souffla-t-il, effondré, si faiblement que personne ne l'entendit.

Mais Yushiko avait compris, d'un coup d'œil. Contrairement aux deux garnements et à elle-même, elle savait que son ami ne quittait jamais son instrument des yeux et l'apportait toujours avec lui au bord de l'eau, au lieu de l'abandonner dans un recoin de la salle de cours, comme on ferait d'un vulgaire sac de livres usagés.

« Imbéciles ! Savez-vous ce que vous avez fait, tous les deux ! hurla-t-elle à son tour, prenant le relais de la plainte inaudible du garçon trempé, effondré.
— Hé, faut pas s'en faire comme ça, Yushiko ! Y fait super bon ici. Il sera vite sec, son sac à pique-nique, avant que les cours ne reprennent, comme s'il n'avait jamais plongé.
— Le sac, peut-être. Mais dedans il y avait son psaltérion..., objecta-t-elle, désolée.
— Quel psalt... ? Oooh ! Tu veux dire le ps... »

Takoshi et Kawanabe se regardèrent, soudain gênés. Dans l'intervalle, Kimdo s'était relevé. Avec de l'eau jusqu'à la taille et le sac qui dégoulinait dans son dos comme un écho ridicule à la cascade proche, il avait l'air lamentable d'un chat mouillé.

« Bon, eh bien, c'est pas qu'on s'ennuie mais... on va vous laisser tous les deux, hein ? On voudrait surtout pas...
— ... déranger, termina le second, l'air tout aussi penaud que l'était Kimdo.
— Nous sommes, euh... désolés », conclut Takoshi qui faillit buter sur une racine à demi enterrée, lorsqu'il amorça un recul prudent.

Les deux compères battirent en retraite, laissant Kimdo et Yushiko seuls, face à face. Silencieux et méditatifs.

« Ils ne pouvaient pas savoir », bredouilla-t-elle, sans trop de conviction dans la voix. Comme pour les excuser, ou comme s'il fallait à tout prix trouver quelque chose à dire, afin de rompre le silence pesant qui s'était installé entre eux.

Kimdo ne répondit rien. Toujours muet et dégouttant son eau, le visage fermé, il s'assit lentement sur l'herbe et ouvrit son sac. Puis il en sortit l'instrument détrempé qu'il renversa, vidant toute l'eau qu'il contenait par le gros orifice central.

« Voilà, il pourra toujours me servir de gourde à l'occasion, du moins s'il est étanche. Mais je ne suis pas trop sûr qu'ils aient vraiment pensé à ce détail-là, tu vois.
— Allons, ce n'est pas si dramatique...

Alors même que son amie parlait, il lui revint brusquement en mémoire l'idée que lui-même avait eue, la veille, et qui de façon imprévue, se retrouvait par hasard exaucée, si tant est que l'on pût s'exprimer ainsi face à cet accident stupide. Et contre toute attente, voilà qu'il sourit largement à son amie.

— Mais que..., hasarda la jeune fille, déconcertée par ce revirement subit.
— Viens, objecta-t-il seulement, très mystérieux.

Et il retourna vers l'eau, emportant avec lui son instrument sans la moindre précaution, après le traitement qu'il venait déjà de subir. Kimdo entra dans l'eau froide, tenant Yushiko d'une main et l'instrument de l'autre, sans la moindre explication. Parvenu au milieu du bassin, là où l'eau leur arrivait jusqu'à la taille, il lui fit signe de s'arrêter et de rester à cet endroit.

— Ne bouge pas de là, Yushiko ! Tu plongeras, dès que je te ferai signe de le faire. Je dois essayer quelque chose. »

Yushiko ne posa aucune question, éberluée, incapable de deviner où voulait en venir son ami et surtout, de comprendre par quel miracle il était parvenu à dominer aussi subitement la contrariété occasionnée par la perte quasi assurée de son instrument.

Contre toute attente, Kimdo disparut alors à sa vue, plongeant sans autre précaution et entraînant avec lui son instrument, sous l'eau claire. Quelques vaguelettes agitèrent la surface lisse, suivies d'une violente éruption de grosses bulles qui devaient être l'air enfermé dans la caisse de résonance volumineuse du psaltérion. Une série de vibrations inattendues caressa alors les jambes et les cuisses de la jeune fille avant de remonter jusqu'à son bassin, la chatouillant, puis la faisant frissonner. Elle attendit encore un peu, ennuyée de ne rien y comprendre, puis elle n'y tint plus.

« Allez Kimdo, ça suffit maintenant ! Je n'ai plus envie de jouer. »

Ce disant, elle pensait aussi à l'incident, à l'instrument gâché, et aux ennuis qui allaient suivre – aux punitions, peut-être, lesquelles risquaient bien de l'atteindre, elle aussi, en tant que témoin principal de l'affaire, voire un peu plus. Les mystérieuses vibrations continuaient et se propageaient bizarrement à tout son corps, bien qu'elle ne fût dans l'eau que jusqu'à la taille.

Kimdo émergea alors de l'eau, brusquement, rouge et surexcité comme s'il avait retenu sa respiration tout ce temps – ce qui était sans doute le cas. Mais il y avait autre chose dans son regard. Du feu, de la passion – de la folie ?

« Yushiko ! Plonge, s'il te plaît, il faut que tu...

Haletant, Kimdo en perdait littéralement l'élocution, comme sous le coup d'une vive émotion – ce qui était sans doute le cas, une fois encore... Il suffisait pour cela de s'imaginer le psaltérion noyé, submergé, sans doute déjà gonflé et déformé, et à jamais irrécupérable.

— Ton psaltérion... ! hasarda-t-elle, compatissante.

Mais il la coupa aussitôt, visiblement submergé lui-même par d'autres priorités.

— Plonge, Yushiko ! Tu verras, tu ne le regretteras pas... »

Pétrie d'incompréhension et un brin agacée, Yushiko hésita l'espace d'un instant, entre se fâcher pour de bon et obéir à l'injonction insolite. Pour la forme, mais aussi parce qu'elle-même n'avait rien à perdre finalement, hormis un peu de temps. Ses yeux rencontrèrent ceux de Kimdo, allumés par quelque folie impénétrable. La jeune fille haussa une dernière fois les épaules puis se laissa couler mollement sous la surface, renonçant pour l'heure à l'interroger.

C'est à cet instant précis que tout changea pour elle, exactement comme si la surface de l'eau, aussi fragile et perméable fût-elle en apparence, délimitait un tout autre univers que celui de l'air libre – ce qui était sans doute le cas, pour la troisième fois en aussi peu de temps.

Les yeux écarquillés, elle apercevait Kimdo à quelques mètres d'elle, assis sur le fond, souriant, et un brin extatique. Et, contre toute attente, Kimdo... jouait ! C'est-à-dire qu'il jouait de son instrument comme si de rien n'était, juste assis là, en apnée. Mais là n'était pas le plus étonnant, le plus extraordinaire, le plus magique. Non, c'est ce qu'elle entendait qui l'était, tout cela à la fois, et bien plus encore. Ici, les sons, les notes, celles issues du psaltérion immergé, étaient cristallines, étendues dans l'espace comme jamais auparavant. Illimitées, aurait-on pu dire, comme libérées soudain de toute contrainte, de toute opacité, de toute... pesanteur ? Des notes fluides, plus claires et plus pures que l'eau alentour, des notes qu'elle n'avait jamais entendues de sa vie et qu'elle n'aurait jamais cru possibles, pas même dans ses rêves les plus fous. C'était à croire que jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais entendu de musique véritable, hormis au travers d'une épaisse cloison isolante.

Yushiko battit des mains sous l'eau, une initiative un peu ridicule, sans doute, puis elle cracha violemment. Oubliant sa situation, souhaitant poser sans plus attendre l'une des mille questions qui lui brûlaient les lèvres, elle avait bu la tasse, bien entendu. Elle ressortit alors la tête de l'eau, affichant comme par contagion un air extatique. Puis, émerveillée, conquise, et finalement impatiente, elle inspira un grand coup, reprit une grande goulée d'air frais et replongea aussitôt. Car Kimdo jouait toujours, dans l'univers d'en-dessous. C'était exactement ça : la musique qu'elle entendait était d'ailleurs, d'un autre univers que le sien, libérée de toute pesanteur, elle était libre, insoumise, intégrale. Tout ceci était indescriptible, jamais vu ni entendu : inouï, en somme.

Kimdo se redressa puis émergea enfin, ayant atteint ses limites d'autonomie en apnée. Elle suivit le mouvement, à la fois déçue que cela cesse déjà, et impatiente de l'interroger.

« Que... que s'est-il passé ? »

Il sourit, sans répondre, tout d'abord, comme si au lieu d'en être à l'origine, lui-même avait subi la même expérience sous-marine et qu'il était encore sous le choc, sonné, essoufflé, tout aussi surpris qu'elle.

Essoufflé, il l'était, assurément, mais souriant à la fois, mystérieux aussi. Car lui savait.

« La Viscosité, Yushiko...
— Eh bien...
— C'est la Viscosité Primordiale. Elle n'est pas la même, je veux dire qu'elle ne semble pas agir de la même façon, sous l'eau.
— Pas...agir ? Et, et comment cela serait-il possible ?

Il haussa les épaules.

— Eh bien, peut-être que l'eau ne... conduit pas le... C'est... comme quand tu nages, un peu, l'eau ne te soutient pas de la même façon que l'air. Elle te porte, alors que dans l'air... eh bien... tu ne peux pas... voler, et tu tombes. Désolé, mais je n'en sais pas plus, finit-il par conclure, avec une mimique d'impuissance. Là dessous, les limites ne sont pas... les mêmes, c'est tout ce que je peux dire. Mais, ce truc, c'est une rudement bonne nouvelle, n'est-ce pas ?

Elle afficha une moue inquiète, à tout le moins dubitative.

— Et que crois-tu qu'en pensera le professeur Tayama ?

Kimdo réfléchit brièvement, et son sourire s'effaça.

— Il... il ne le croira pas, non. Jamais il n'acceptera. Il faudrait qu'il vienne.
— Ici ?
— Peu importe. N'importe quel lieu convient pour refaire cette expérience, dès lors qu'il y a de l'eau. Assez d'eau, je veux dire, pour y plonger tout entier un musicien avec son psaltérion.
— Et si l'on jetait maître Tayama à l'eau ? »

Ce n'était pas sérieux. L'important était de le convaincre, et non de le mettre en fureur ou, bien pire, de l'humilier. A l'issue d'une seconde d'hésitation, Kimdo afficha tout à coup un sourire rusé. S'il n'était ni décent, ni très raisonnable de jeter le maître Tayama dans l'eau de la rivière, rien n'interdisait, en revanche, de rapprocher l'eau de maître Tayama.

***


« Voici l'objet de l'expérience, maître », annonça Kimdo avec déférence.

Il avait déposé sur une table son psaltérion, soigneusement enveloppé dans une grande couverture qui en masquait les formes. Kimdo avait vite conclu que le meilleur moyen pour que l'instrument ne soit pas détruit et surtout, pour qu'il garde toutes ses propriétés acoustiques était de ne surtout pas le vider, et de le garder plein d'eau en permanence, afin d'éviter qu'il sèche et se déforme.

-« Voici les écouteurs, maître », poursuivit Kimdo sur le même ton cérémonieux.

Le vieux maître fronça les sourcils, surpris. Les "écouteurs" en question étaient en fait une paire de tubes souples de caoutchouc de plus de deux mètres de long, que Kimdo avait confectionnés lui-même avec deux vieilles chambres à air provenant de roues de vélocipède.

« Qu'y a-t-il donc, dans ces écouteurs, mon jeune ami ?
— Eh bien... juste de l'eau, maître. J'ai pensé... C'est... un intermédiaire indispensable, je vous assure...

L'occasion de présenter une première version de son "projet de fin de cycle" avait été trop belle pour que Kimdo se prive de cette opportunité. Yushiko l'avait aidé à en parfaire la mise en scène, mais il restait maintenant à ce que le maître joue le jeu, qu'il accepte cela, de l'écouter tout au moins, sans se poser trop de questions. Ensuite, eh bien... ensuite, il serait conquis, forcément.

— Humm... Bon, enfin, nous verrons bien, bougonna le vieux, d'un air circonspect.
— Asseyez-vous ici, pendant que je prépare les derniers détails de mon dispositif. Et veuillez fermer les yeux, si vous voulez bien. Cela est extrêmement important.
— Tout cela me paraît bien compliqué, mon jeune ami. Où voulez-vous en venir ?

Comme le lui demandait Kimdo, le maître ferma les yeux puis appliqua sur ses oreilles l'extrémité de chacun des tubes se terminant par une fine pastille de liège formant membrane.

— Voilà, ne bougez plus, maintenant. »

Kimdo déploya un paravent qu'il avait préparé pour la circonstance. Puis il s'assit, enleva la couverture et, ayant découvert le psaltérion, il se mit à pincer les cordes et à jouer un air de sa composition mettant en pratique les techniques qu'il avait testées, prenant en compte les particularités nouvelles de son instrument. Le paravent était au moins aussi utile pour masquer au vieux maître la gestuelle de Kimdo, inhabituelle et très peu orthodoxe, que pour masquer le psaltérion lui-même. Sa technique de jeu risquait fort de paraître hérétique en effet, vis à vis des préceptes que le maître avait enseignés toute sa vie.

Dès les premiers accords, maître Tayama se leva d'un bond, littéralement subjugué.

« Que... comment... Où... Qu'avez-vous fait ? Co...comment obtenez-vous ces sons ?

Kimdo préféra rester caché derrière le paravent, pour débuter son explication.

— Maître, je crois que... qu'il existe un moyen d'outrepasser certains limites naturelles. Il suffit de contourner les contraintes qui vous causent souci, de s'en éloigner, par exemple, ou de les remplacer par d'autres, à l'occasion, qui soient moins sévères pour le musicien.
— Que... Mais de quoi parlez-vous, enfin ? explosa le vieux, déjà à bout de patience, tout en cherchant insidieusement à contourner le paravent.

— Attendez que je vous explique, maître. Je pense que l'eau est une solution, voyez-vous. Mais ce n'est peut-être pas la seule, qui sait... ? »

Trépignant d'impatience, Maître Tayama finit par se déplacer, contourner le paravent, et éventer ainsi le secret de son élève. Il poussa évidemment de grands cris en apercevant le dispositif miraculeux. Sans perdre son calme, car il était préparé à cette réaction épidermique, Kimdo lui opposa les résultats atteints. Résultats qui eussent pu être meilleurs encore, peut-être, si le psaltérion avait été véritablement conçu dès l'origine pour pouvoir être mouillé et supporter l'eau, s'il ne gonflait ni ne fuyait à la longue, sous l'effet du traitement contre nature.

« Vous êtes fou ! lui opposa le vieux maître en secouant la tête, abasourdi.
— Non, maître, sauf votre respect, insista doucement un Kimdo convaincu. Voyez, tout est relatif, en ce monde. La vitesse du son et celle de toute chose, qu'elle soit concrète ou non. Et même... celle de la lumière, si ça se trouve. Je parierais que sur certains mondes, dans d'autres univers que le nôtre, il se pourrait qu'elle soit bien plus élevée que tout ce que vous pouvez imaginer... Peut-être, je ne sais pas, disons trois cents mille kilomètres à la seconde, par exemple ?
— Trois cents mille kilomètres... à la seconde ? Comme vous y allez ! Et pourquoi pas l'infini, tant que vous y êtes ? Vous vraiment êtes fou ! bafouilla le vieux maître, incrédule. »

Mais, dans le même temps qu'il lui martelait cela, comme un vieil imbécile qu'il était, accroché à ses principes comme une ronce à un bas de laine, une idée s'imposa au professeur. Ou mieux encore qu'une idée, une solution. Un espoir...

***


L'organisation de la cérémonie avait été ardue, d'autant que le secret avait été préservé jusqu'au bout. Hormis pour Kimdo lui-même, pour Yushiko, le professeur Tayama, et... toute sa classe. Kimdo aurait souhaité que cela puisse se dérouler près de la cascade – le lieu de la révélation. Mais il avait dû abandonner cette idée et sélectionner un endroit plus calme, plus en aval. Car il s'était vite rendu compte que le bruit, celui de l'eau frappant l'eau de plein fouet, s'avérait tout aussi envahissant en dessous de sa surface qu'au-dessus et risquait fort de gêner le bon déroulement des opérations. Mais pour lui, le plus difficile avait été de rassembler, puis de préparer une quantité invraisemblable de tubes de caoutchouc de longueur suffisante, pour le confort de ceux qui seraient réticents à se "jeter à l'eau", le tout en gardant le secret absolu, jusqu'au dernier moment, sur l'usage de tels accessoires.

Cette fois, tout était fin prêt et, une fois son devoir accompli, Kimdo sentit l'envahir un calme surnaturel, comme une chape de fatigue lui tombant sur les épaules. En revanche, le professeur Tayama piaffait d'impatience, là-bas, sur son estrade, à la fois anxieux et surexcité. Les jours précédents, lui aussi s'était dépensé sans compter, avec toute sa classe de psaltérion, pour un tout autre genre de préparatifs. Il disposait de la plus longue connexion souple, confectionnée à partir d'une dizaine de chambres à air enfilées bout à bout qui circulaient sur l'herbe, depuis l'eau jusqu'à son estrade de bois. Son public se partageait en deux catégories distinctes : les frileux, et les intrépides. Les premiers s'étaient assis en cercle dans l'herbe, et étaient équipés de connexions du même type que celle du professeur, mais en plus court, quand les seconds étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ceux-là disposaient d'une simple tige de bambou évidée, afin de respirer sous la surface. Aussi curieux soient-ils sur l'objet de cette invitation, toutes leurs questions avaient été éludées d'un sourire mystérieux. Malgré ce mystère savamment entretenu, tous étaient disposés à se conformer aux indications du maître de cérémonie, aussi farfelues soient-elles en apparence.

Lorsqu'il leva le bras, d'un geste ample, il se fit un silence impressionnant.

« Plutôt qu'un long discours, commença-t-il, un brin grandiloquent mais visiblement ému, je vous propose un peu de musique de ma composition, en m'excusant pour l'inconfort des dispositifs assez sommaires mis à votre disposition pour y goûter. Elle est dédiée à deux de mes élèves, qui sont parmi nous aujourd'hui, j'ai nommé Kimdo, et Yushiko, sans qui rien n'aurait été possible. Cette musique est d'une forme encore inédite, je veux dire... inouïe, que j'ai baptisée symphonie. Et le nom de celle-ci, première du genre, est : Musique sur l'eau... »

Il hésita puis se tut, ne sachant trop comment pouvait-on parler d'une symphonie sans commencer à la jouer, il n'avait jamais eu à le faire, lors de ses cours de musique. Le silence se poursuivit quelques instants et le public médusé suivit, sans trop en comprendre le sens, les instructions très insolites qu'on lui avait données juste avant le début du spectacle, concernant l'usage des accessoires.

Puis le professeur Tayama abaissa un bras, pas trop rapidement, prenant garde à ce que sa baguette de chef d'orchestre fauche l'air à une vitesse raisonnable ; il ne voulait surtout pas, par excès de précipitation, gâcher cet instant historique. Et la symphonie débuta.

A l'extase qu'il lut alors sur tous les visages, il savait déjà que cela fonctionnait, que sa symphonie, sa Musique sur l'eau, se propageait vers chacun, spectateur ou acteur, sans délai ni interférence, ni Viscosité d'aucune sorte, aussi pure qu'il l'avait créée.

Une symphonie, sa symphonie, l'œuvre de sa vie... ! Reléguée depuis si longtemps au fond d'un tiroir, faute d'espoir raisonnable, celle-ci voyait le jour, enfin ! Une fois l'obstacle de la Viscosité vaincu, la fameuse Théorie de la Viscosité Primordiale devenait, par un simple “changement de milieu” à la portée de tous, une Théorie adaptable ou, disons, relative : une Théorie de la Relativité, en somme. Il avait suffi d'y penser, moyennant une pincée de hasard et de bulles, pour la concrétiser. Et peut-être même frôlait-on cette vitesse très improbable de trois cents mille kilomètres par seconde qu'avait évoquée Kimdo, dans un élan irréaliste ? Peut-être même, par la grâce de la musique, touchait-on là à l'instantané, à l'infini des sensations. A l'extase, en somme...






Nota technique: la vitesse de la lumière ou des ondes, non-outrepassable, selon la théorie de la relativité (et appelée C, dans le fameux : E = mC² de Einstein), est présumée limitée ici à 13,93 mètres par seconde (soit environ 50 kilomètres / heure), au lieu des 300.000 kilomètres par seconde du monde réel. Ainsi modifiée, cette loi de la physique bouleverse totalement la vie courante, dans cet univers “fantasy” : de la propagation de la lumière à celle du vent, des sons, des projectiles, de l'eau... ou des vélos. Dans la réalité, il n'est aucun lien entre la vitesse de propagation de la lumière et celle d'une onde acoustique (du son dans l'eau ou dans un autre milieu), mais ce rapprochement était trop tentant, d'autant qu'il constitue la trame “scientifique” du texte.
L'auteur y a aussi présumé que lorsque l'on se rapproche de cette limite interdite (c'est-à-dire assez vite), il se produirait des phénomènes bizarres, du type turbulences, viscosité de l'air, ou vibrations violentes, similaires à ceux qui interviennent lors du passage du “mur du son”, pour un avion supersonique.

L'illustration "Kallisto à la harpe." est de CAZA.
Image extraite du dessin animé de Philippe Leclerc et Caza : Les Enfants de la pluie
© Belokan Prod et MK2.