Distorse, Gloire et Chouchen
de
Roland C. WAGNER

 

Le Rock Psychodélique Français
(extraits)


Les Humains :

Denis Bretin
: vocaux / Edmond Rapaport : guitare / François Descombes : basse / Serge Larron : batterie.

Grièvement blessé le 19 mars 1962 dans la cohue du Palais des Sports, Denis Bretin échappe au recrutement mais son bras droit demeure paralysé, et son esprit traumatisé par ce qu’il a vu ce jour-là. Comme il le raconte dans une interview publiée dans Salut les Copains ! au mois de juin 1964 : « Il devait y avoir des barbouzes dans le public. Des barbouzes de vingt ans qui ont cassé quelques sièges pour amorcer la pompe. Et le public a suivi. Mais ce n’était pas une émeute, pas même une bagarre ! Personne ne se battait. Puis les gardes mobiles sont arrivés et ils ont commencé à cogner. On sait comment ça s’est fini. » Pour mémoire, il y eut trente-huit morts – dont seize mineurs – et près de mille blessés.
Rapaport, Descombes et Larron, de leur côté, ont déjà sorti plusieurs EP’s instrumentaux sur Thomson-Ducretet, sous le nom de Gentils Garçons – ce qu’ils ne sont en aucune manière. Ils y reprennent des succès de l’époque, sans grand entrain mais avec efficacité. A la recherche d’un chanteur, ils recrutent Bretin par petites annonces. Le quatuor ainsi formé entre en studio en octobre 1962, enregistrant dix titres, dont huit formeront leurs deux premiers EP’s, tandis qu’il faudra attendre la compilation Rapports humains (Thomson-Ducretet 67.308) pour entendre «Ils ont frappé» et «L’infirme», que leur maison de disques n’avait pas osé publier à l’époque. Da-wa-doo-dah (Thomson-Ducretet 10.094), outre trois chansons sentimentales un peu niaises, propose à un public qui n’en attendait pas tant le premier exemple connu de gymnase rock. Avec son rythme sauvage directement emprunté au bluesman Bo Diddley, «Danse et tu n’auras plus peur» exprime à la perfection les sentiments que la jeunesse éprouvait face à une guerre qu’elle ne comprenait pas et pour laquelle elle ne voulait pas mourir. Fiers soldats (Thomson-Ducretet 10.099), qui sort en janvier 1963, voit cet esprit contaminer ses quatre plages. Mais c’est le morceau titre qui frappe le plus l’imagination : «Fiers soldats de notre pays/ Qui partent sauver la France/Un drapeau cousu sur l’épaule/Et la mort en guise de récompense».
Fiers soldats s’étant bien vendu, les Humains retournent en studio au mois de février. Ils ne gravent que quatre chansons, qui apparaissent sur le EP Sale guerre (Thomson-Ducretet 10.121). On y trouve notamment une reprise du «Déserteur» dont la fin a été subtilement modifiée : «Prévenez vos gendarmes/Que j’emporte des armes/Et que je sais tirer.» Ce véritable appel au soulèvement aurait pu passer inaperçu, si l’attentat de la Croix de Berny n’avait pas eu lieu moins d’un mois après la sortie du disque. Tous les exemplaires encore en stock ou en rayon sont saisis en vue de leur destruction, mais Thomson-Ducretet, qui a des problèmes financiers, parvient à négocier un accord qui lui permet de récupérer les copies et de les remettre en vente après avoir soigneusement frotté au papier de verre la plage du morceau incriminé ; celui-ci sera remplacé sur les pressages suivants par «Danse et tu n’auras plus peur». Inutile de dire que les exemplaires intacts de la première version de Sale guerre sont extrêmement rares et qu’il vous faudra casser votre tirelire pour en acquérir un.
En octobre de la même année, la nouvelle Loi de Censure est votée à l’Assemblée, sonnant le glas du rock contestataire, premier visé par les nouvelles mesures. Les Humains font d’ailleurs un court séjour en prison préventive au début de 1964. Ils ont été arrêtés en venant déposer à la SACEM les morceaux de l’album qu’ils préparent. Mais tout finit par s’arranger, et Tous les hommes sont frères (Thomson-Ducretet 201.880) arrive dans les bacs des disquaires au mois de juin de la même année. C’est un album intéressant à plus d’un titre. La pédale de distorsion vient d’être inventée et Edmond Rapaport en tire des effets tout à fait excitants ; on entend même un larsen à l’arrière-plan sur «Fille d’un soir». Les textes vont de la chanson sentimentale à la contestation douce prônée par les bardes bretons, mais tous les morceaux défilent à un tempo d’enfer, soutenu par la rythmique implacable du couple basse-batterie. Il s’agit d’un véritable archétype du gymnase rock «pur», non encore contaminé par les influences psychodéliques. Une musique simple, sauvage et monstrueusement efficace soutient des vocaux malheureusement mixés trop en avant, comme si l’ingénieur du son avait voulu dissimuler la fureur instrumentale.
Durant l’été, les Humains partent bien entendu en tournée. Jouant souvent deux ou trois fois dans la même journée, ils ont recours aux amphétamines pour tenir le coup, et c’est dans un état d’épuisement total qu’ils débarquent à Biarritz le 4 août, ignorant encore que le concert qu’ils vont donner ce soir-là est appelé à rester dans les mémoires ; quelqu’un a en effet eu la riche idée de glisser du LSD dans leurs boissons avant qu’ils ne montent sur scène. Le début de leur prestation se déroule normalement – puis, soudain, au milieu d’un morceau, Rapaport part dans un solo qu’il n’achèvera qu’un bon quart d’heure plus tard en démolissant son amplificateur à l’aide de sa guitare, avant de s’effondrer, incapable de jouer. L’effet de cette démonstration sur une audience au moins aussi hallucinée que les musiciens eux-mêmes fut, paraît-il, extraordinaire. Le gymnase glorieux était né, et rien ne pouvait plus l’arrêter.

Annulant le reste de leur tournée pour «raison médicale», les Humains passent le reste de l’été à Biarritz, assistant aux soirées acidifiées de Timothy Leary, où il leur arrive parfois de se joindre aux Cravates A Pois pour des bœufs interminables destinés à entrer dans la légende. Thomson-Ducretet les ayant bien entendu laissé tomber, ils gravent leurs deux simples suivants sur le label indépendant Puyoo. «Quelle solution ?»/«L’infirme» (Puyoo 8), qui sort en novembre, présente deux morceaux rapides, où la guitare distordue de Rapaport et la voix criarde de Bretin sont en parfait accord sur un fond de voix passées à l’envers dans d’immenses réverbes. Deux petits bijoux du gymnase glorieux, dont le second est constitué par un habile mélange des deux titres de leur premier enregistrement que Thomson-Ducretet n’avait pas voulu sortir. Quant à «Brutes de brutes»/ «Attentats» (Puyoo 12), dernière production de cette petite maison de disques, il n’apparaîtra qu’en mars 1965, pour être aussitôt retiré de la vente. On est alors au sommet de la vague de désertion consécutive à l’Eté Insensé, et les autorités ne plaisantent pas avec ceux qui critiquent l’armée. Dans la foulée, Rapaport et Descombes, qui ont déjà accompli vingt-quatre mois de service à la fin des Cinquante et demeurent réservistes, sont rappelés. Le premier sera abattu trois jours après son arrivée en Algérie, tandis que le second, qui a perdu une jambe en sautant sur une mine, est réformé en octobre à cause de sa jambe amputée. Quant à Denis Bretin, il fonde Télévision, qui durera jusqu’en 1969, et traversera les Soixante-dix avec le groupe de blues urbain Bleu Nuit, en compagnie du guitariste virtuose Max Lambert (ex-Gégénies de l’ælectricité) et de la section rythmique du quatuor lourdingue Chevalier Noir.

Dieudonné Laviolette:

Aucun ouvrage sur le rock psychodélique français ne saurait être complet sans un article sur le fabuleux guitariste qui devait connaître un succès à l’échelle mondiale avant de disparaître prématurément au cours de 1969, l’année tragique. Né à Fort-de-France le 27 novembre 1942, il apprend la guitare dès l’âge de dix ans et jouera dans diverses formations créoles avant d’être incorporé en 1960. Il passera seize mois en Algérie, vivant selon ses propres termes «une expérience éprouvante». Réformé à la suite d’une jambe cassée, il se retrouve à Marseille, où il joue avec divers groupes de twist, avant d’être engagé à l’automne 1963 pour accompagner Johnny Hallyday, qui vient d'échapper à un terrible accident de voiture – dans lequel Danny Boy (de Danny Boy et ses Pénitents) a trouvé la mort. Le célèbre chanteur étant, paraît-il, «incomparablement satisfait» du seul guitariste rock antillais – il ira même jusqu’à interrompre un concert au bout de deux morceaux seulement, en guise de représailles contre les insultes racistes du public –, Dieudonné Laviolette restera avec lui durant plus de deux ans, le temps d’enregistrer une flopée de EP’s et deux albums : Johnny est de retour (Philips # – 1964) et Rock dans le gymnase (Philips # – 1965). C’est durant cette période qu’il sort son premier EP, en février 1965 : Noir c’est noir (Philips #), où il reprend avec fureur le fameux «Black is black» de Los Bravos. Cette galette se vend très mal, la maison de disques ne tenant guère à faire l’effort de promotionner un guitariste noir ; c’est donc aujourd’hui un objet de collection très recherché, tant par les fans de Laviolette que par ceux de Halliday, qui participe aux chœurs sur deux titres : «La ballade de Dieudonné» et «Garçon solitaire». En outre, le son du guitariste ne cesse d’évoluer, celui-ci achetant en effet toutes les nouvelles pédales d’effet qui arrivent sur le marché, et Philips, qui a longtemps hésité avant de laisser Johnny s’engager dans la voie du gymnase rock, fait brutalement machine arrière après l’agression dont le chanteur est victime à Toulon.
Laviolette part alors à Londres, où il passe l’été et rencontre le batteur Mitch Mitchell, un vétéran des formations de blues et rythm & blues anglaises. En compagnie du bassiste Chas Chandler (ex-Animals), ils donnent quelques concerts dans des clubs, où ils sont remarqués par John Lennon. Ce dernier leur trouve un manager en la personne de Brian Epstein, qui s’était occupé des Silver Beetles (où Lennon chantait et tenait la guitare) et des Wheels à leurs débuts. Jeune et riche businessman homosexuel, Epstein tombe éperdument amoureux de Laviolette. Mais comprenant vite que son amour est sans espoir, il décide de tout faire pour que le guitariste connaisse le succès. Il est en cela bien aidé par la vague psychodélique qui déferle, avec deux ans de retard, sur une Angleterre ahurie. Baptisant le quatuor Sacred Scarab, il le lance à grand renfort de publicité, s’occupant de tout – costumes, décors, light-shows –, sauf de la musique elle-même. Laviolette ayant été opéré des cordes vocales à la suite d’une tumeur, c’est Lennon qui se charge des parties vocales sur les deux premiers simples : «House of the rising sun»/«Paperback writer» (Polydor 56121) et «Help !»/«Fils de personne» (Polydor 56139). «Help !», une composition de Lennon sortie en décembre 1966, montera à la huitième place des charts anglais, mais Sacred Scarab éclate au début de l’année 1967, pour des raisons obscures, et Dieudonné Laviolette retourne en France, avant de suivre le mouvement lancé par les vautriens bitterrois en allant s’installer à Alger au début du printemps. Chas Chandler et Mitch Mitchell joueront durant quelques mois avec Jimi Hendrix puis deviendront la section rythmique la plus célèbre du rock anglais de la fin des Soixante derrière le guitariste Jimmy Page, sous le nom de the Starlighters. Quant à John Lennon, il formera deux autres groupes, the Strawberries et Walrus Memories, puis, au début des Soixante-dix, s’intègrera au Flying Circus des Monty Pythons, devenant dès lors le compositeur de la bande d’humoristes – avec le succès que l’on sait.
Pendant ce temps, Laviolette ne chôme pas. Entre juillet et décembre 1967, il participe à l’enregistrement d’une demi-douzaine de simples avec les groupes les plus divers. Cette partie de sa discographie demeure assez obscure. On sait avec certitude qu’il joue sur «Amour libre»/«Mireille» des Poissons Volants (Fennec 45-202), «L’Oeil dans le ciel»/«Sans titre» de K. Dick (Bab-el-Oued 112) et la face A de «Borborygmes»/«Djebel» par les Etrons Fumants (Visyon SP 9), mais il est difficile de dire si c’est bien lui que l’on entend sur «Nectar»/«Main dans la main» de Bernard Tapy (Fennec 45-204), et il semblerait qu’il n’ait jamais mis les pieds dans le studio où les Castors Juniors enregistraient «Une poignée de sable»/«Jézabel» (Visyon SP 12). Par contre, il est fort probable qu’il ait participé au mythique premier EP de Mohamed Trabelsi et ses Fellaghas Acidifiés (Chouchen 701.234), mais l’extraordinaire rareté de cette galette rend son écoute assez difficile pour qui ne dispose pas d’un solide compte en banque.
Un soir de délire, Laviolette décide de s’associer au batteur Jacques Le Borgne et au bassiste Papillon (ex-Lionceaux). Prenant le nom d’Expérience Violette, ils répètent trois jours avant d’enregistrer un album produit par Alain Mabileau : Embrasser le ciel (Visyon LP 3). Et c’est un chef-d’œuvre – l’un des plus grands albums psychodéliques jamais gravés, du niveau de Senteurs orientales des Cravates A Pois ou de Tamanrasset des Messagers du Désert.
«Lueurs Violettes», qui sort en 45 tours couplé avec l’inédit «Synesthésie» (Visyon SP 1), ouvre également la première face du LP, avec sa délirante intro à la pédale ouah-ouah qui deviendra l’indicatif de la fameuse émission Campus de Michel Lancelot. Il existe - au moins - trois pochettes différentes pour ce simple, dont la plus rare est sans doute celle représentant Laviolette et ses compères sur la scène du Psychodélire, auréolés de couleurs par le célèbre jeu de lumières de cette mythique salle de concert.
Cet album contient aussi le légendaire «Hymne des vautriens», qui constituera également le second simple tiré de l’album, avec en face B «Infra-mental», un instrumental inédit : «Vauriens vautrés/Toujours prêts/A écouter les voix intérieures/Un verre de chouchen à la main/Une lueur de Gloire dans les yeux/Vous attendez que le temps passe/Ou peut-être une vision divine». A noter qu’à l’époque où Laviolette écrit ces paroles, les vautriens ont depuis longtemps délaissé le chouchen pour le haschisch - mais la mythologie demeure…

Discographie :
1968 – Embrasser le ciel (Visyon LP 3).
1968 – Aux portes du matin (Visyon LP 6).
1969 – Rêves de Gloire (Chouchen 307-308).
1969 – Trait d’Union (Chouchen 311).
1969 – Requiescat in pace (Chouchen 313).

L'illustration est de CAZA.
Illustration de couverture de La Musique de l’énergie, de Roland C. Wagner, éditions Nestiveqnen.