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Faërie Boots de Johan HELIOT |
" Mexcalli, very cheap ? Dollars ? Very good mexcalli ! "
Putain, si loin… Le temps de récupérer, j’envoie paître le peon en combisport Nike qui m’agite ses fioles sous le nez.
Je suis entier, je crois. Je palpe mes membres l’un après l’autre, quelques contusions sans gravité, rien de méchant. Je me relève. Droit dans mes bottes. Une paire magnifique, en peau de Roi-Lézard authentique.
J’éclate de rire, à l’usage exclusif des petits hommes râblés à la moustache virile qui peuplent le bidonville. Deux cent miles plus au Nord, mon rire, gravé sur disc chromé, fait la fortune d’un label encore indépendant, mais ça ne saurait durer.
" Frontera ? " je fais, en pointant l’index dans la direction approximative de la ligne de démarcation entre Sud et Nord. Le dealer à gueule de Zappata hausse les épaules et crache par terre. Le glaviot noir atterrit à la pointe de mes bottes. Je m’énerve : " Oh, fais gaffe, connard. " Ça n’a pas l’air de lui plaire. Il sort un calibre de sous son aisselle gauche, un crache-la-mort nickelé luisant sous le soleil, et l’agite sous mon nez. Pas le moment de finasser.
" T’énerve pas, mec. "
Je frappe du talon dans la poussière en hurlant à pleins poumons : " L.A., L’America ! "
Je vois un rictus de surprise se former sur le visage du paumé et la seconde suivante je vacille sur le bitume d’une ruelle en cul-de-sac, qui écartèle deux immeubles de brique crue.
Je laisse le vertige se dissiper, les hauts-de-cœur retourner mon estomac, je vomis un filet de bile amère, essuie mes lèvres si sexy reproduites à des millions d’exemplaires sur la pochette de mon dernier album, et je rejoins le flot des passants qui irrigue le proche boulevard en sifflotant un vieux tube de l’été dernier.
Dans quelques heures, je serai une rock star, adulée par des milliers de kids en transe. Mais je sais qu’il existe un endroit où je peux échapper à cette merde – et je jure de le trouver un jour.
***
" Simon Corman ? " interroge le petit homme engoncé dans un costard de plouc, le genre de sape dénichée dans une vente de charité. Pour compléter le tableau, il tient un sac en papier brun, semblable à ceux que les cloches utilisent pour planquer leur bouteille de tord-boyau.
Je le détaille rapidement avant d’éclater de rire.
" Hé mec, comment t’as réussi à entrer ici ? Ne me dis pas que tu as une invitation. "
Il élude ma remarque d’un geste désinvolte. Un sourire niais éclaire sa bouille incroyablement ronde. Il me fait penser à Mickey Rooney vieux, sauf qu’il ne doit pas avoir plus de quarante ans. Quelques mèches jaunes pâles strient son crâne lunaire et ses yeux gris-bleu pétillent de malice enfantine. Un gamin du troisième âge, ou un vieillard retombé en enfance. Il semble avoir deviné ma perplexité et m’explique, sérieux :
" J’appartiens à la tribu des enfants perdus. "
Clin d’œil.
J’écarte les bras en signe d’incompréhension. Qu’est-ce que c’est que ce taré ? Le bizness ne manque pas de loufdingues, mais celui-là bat tous les records.
" Vous savez, reprend-il, complice, Peter aime bien vos chansons. "
Peter ? Je dois en connaître des milliers. Peut-être un producteur d’un label concurrent, un patron d’une major. Original comme approche, m’envoyer ce gnome fringué en représentant des couches laborieuses.
" O.K. Et après ? " je fais, en m’emparant d’une coupe sur le plateau d’un loufiat passant à proximité.
" Nous avons quelque chose qui devrait vous intéresser, monsieur Corman.
- Si tu essaies de me vendre une merde, tu perds ton temps. Si c’est de la dope, j’ai tout ce qu’il faut à la maison, c’est même prévu dans mon contrat. "
Il rigole puis fait la moue, l’air peiné. " Oh non, pas du tout, monsieur Corman. Ce que je vous propose vaut toutes les drogues du monde. Et je ne vous le vends pas. C’est un cadeau de Peter. "
"
Sans attendre ma réponse, il dépose son sac à mes pieds et tourne les talons. Hé, un moment.
- Simon ! Y’a ce journaliste de Rolling Stone qui t’attend dans le salon pour t’interviewer, beugle l’attaché de presse du label, en me poussant dans la direction opposée à celle prise par le cinglé.
- Oublie pas ton sac ", ajoute-t-il.
Et de fourrer illico le paquet de mon fan inattendu sous son bras. Une minute plus tard, je m’affale dans un fauteuil club en face d’un divan où se pavane Ronny Canetti, le monsieur météo du rock-bizness, dont la plume fait et défait les carrières des groupes au gré de ses humeurs. Ronny m’a plutôt à la bonne, il a même signé une chronique sympa de mon dernier single, dans un récent numéro du Nouveau Tabloïd-Testament.
" Hé Simon, toujours la trique ? " rigole Ronny, pas peu fier de cultiver une vulgarité très tendance dans les milieux où comptent ces choses-là. Sa tignasse carotte domine un front bas, large comme celui d’un Rottweiller, dont il possède également le museau écrasé et les petits yeux vicelards – le critique dans toute sa morgue élégance.
" Je veux, mon gros ", je réponds, déclenchant une secousse sismique d’hilarité sur le divan, où Ronny palpite à la manière d’un cœur de deux cent quarante livres au bord de l’infarctus.
" J’ai écouté la maquette de ton nouvel album, c’est pas dégueu, tu deviens bon. C’est pas toi qui va enterrer le King non plus, remarque.
- Il s’est enterré tout seul sous ses kilos de mauvaise graisse et tu vas pas tarder à faire pareil ", je rétorque, froid et mauvais, avant de m’envoyer ma coupe de Moët. Ronny éructe un rire gras et dévastateur, lâche des postillons de la taille de confettis, aux anges.
" Ce mec me tue, vraiment, rugit-il dans l’oreille de l’attaché de presse, un connard de commercial qui oppose une face constipée à ce tir de roquettes hilarantes.
- Hé, c’est quoi, là-dedans ? " demande Ronny, une fois calmé. Je suis son regard, braqué sur le sac en papier posé devant moi. Excellente question. Je m’empare de l’objet et le balance sur la panse couverte de tissu dispendieux du poussah.
" J’en sais rien. Mais si ça te plaît, c’est à toi, big boy. "
Ronny tire du sac une magnifique paire de santiags ferrées, écailles vernies dans les tons émeraude. Classe et kitch, comme j’aime.
" Je crois que c’est ma pointure, fait Ronny. Chouette cadeau, Simon. "
Il se penche en soufflant pour retirer ses mocassins, qu’il envoie valdinguer à l’autre bout du salon, et enfile les bottes taillées en pointe.
" Bien sûr, ça jure un peu avec Armani, mais je vais rendre les types encore plus dingues quand j’irai au CB’ ! " se marre le gros.
J’acquiesce, impatient.
" Bon, on commence cet interview, maintenant ? Tu vas nous chercher de quoi tenir le coup, vieux. "
Je m’adresse à l’attaché, qui, servile, s’éjecte de son siège et se précipite sur la boîte à pharmacie – indispensable accessoire en un pareil endroit.
Vingt questions et quelques cachets prohibés plus tard, Ronny se lance dans sa fameuse imitation d’Elvis version Vegas 77, lippe grasse et tordue, bedaine lascive ondulant au rythme d’un tamouré muet. Il roucoule It’s Now or Never sur l’air d’O Sole Mio, avec la conviction d’un gondolier sur le point de soutirer un beau paquet de devises à des touristes crétins. Avachi dans mon fauteuil, je me marre comme une baleine, sous l’effet des acides. L’attaché de presse jubile dans son coin à l’idée de la double page promise par Ronny dans le prochain Stone. Si les gars de la distribution assurent, l’album peut faire une entrée fracassante dans les charts. Une première pour le label.
Ronny continue ses singeries un moment puis s’immobilise devant moi. " Tu sais, Simon, j’ai chialé la première fois que j’ai entendu le King chanter ça. Non, rigole pas, je suis sérieux ! Tu peux pas comprendre, t’étais même pas né à l’époque. Mais pour un ritalo-américain comme moi, ça voulait dire quelque chose. Venise… Pas cette connerie de Venice Beach, hein, et tous ces branleurs de hippies ! Les portes de la perception, toutes ces masturbations intellectuelles, non… Je te parle de la véritable Venise, Vénézia !, hurle-t-il soudain, complètement parti.
- OK, signore Canetti ", je fais, nauséeux et brouillé, digérant mal le cocktail champagne-acides qui bouillonne dans mon estomac. Je papillonne des paupières, incapable de faire nettement le point, baîlle et frissonne. Je ferme les yeux un instant et quand je les rouvre, Ronny n’est plus là.
" Jésus Marie…, bredouille le petit commercial, livide.
- S’qui s’passe ?
- Canetti a disparu ! Évaporé, là, d’un coup ! "
Le temps de raccrocher les wagons, d’additionner un plus un, je reprends :
" T’emballe pas. On a tous picolé et avalé des trucs pas vraiment casher. Des fois, on a l’impression d’une pause dans le déroulement des événements, je connais ça. On devait être absents tous les deux, tu vois, et ce bon vieux Ronny, qui encaisse plutôt bien pour un vétéran des seventies, en a eu marre et s’est barré. C’est tout. "
Pas convaincu, mon attaché. Mais pas le genre à contredire une future rock star, non plus. On en reste là et je prends congé, l’esprit nébuleux.
Je récupère la limousine à ma disposition ce soir-là et je regagne mon appart dans Queen’s, réinvesti par l’intelligentsia depuis que la politique d’investissement immobilier de la mairie en a chassé les pouilleux. Je sombre illico dans un sommeil sans rêve, en travers du waterbed qui occupe la majeure partie de mon deux pièces.
***
J’émerge du coltar une douzaine d’heures plus tard. Je m’envoie une canette de Corona en guise de petit-déj’, puis je balance mes fringues puantes de la veille dans le conduit de la laverie installée au sous-sol. Je m’octroie une douche chaude et bienfaisante, passe un jean et un tee-shirt propres. Il est pas loin de seize heures quand je décide de sortir. Une dure journée de boulot m’attend. Des trucs à régler pour la production du clip qui accompagnera la sortie du premier extrait de l’album, King Size Love, une bluette punky dans laquelle je m’en prends aux connards pour qui les sentiments sont fonction de la taille de leur engin.
Quand j’arrive dans les bureaux du label, c’est l’effervescence. Sûrement les remous de la petite bacchanale de la veille. L’attaché de presse me saute dessus dès qu’il m’aperçoit, brandissant un feuillet imprimé.
" Lis-ça, c’est dingue, je viens de le recevoir " me salue-t-il. J’obtempère. Il s’agit d’un mail, provenant du rédacteur en chef de Rolling Stone, et citant de longs passages d’un autre message électronique envoyé par… le commissariat central de la police de Venise, Italie.
" Tu te fous de ma gueule, je conclus, après une lecture attentive. Mais je ne l’imagine pas assez futé pour bidonner une histoire pareille.
- Pas du tout. On a bel et bien retrouvé le cadavre de Ronald Canetti, citoyen américain, profession journaliste, flottant dans les eaux du Grand Canal, à Venise. Heure présumée de la mort, par noyade, tôt ce matin, aux alentours de deux heures. L’identification ne laisse aucun doute, car notre ami Ronny possédait un beau casier depuis qu’il avait été arrêté pour trafic de stupéfiants, dans les années quatre-vingt. Maintenant, son rédacteur en chef voudrait que nous lui expliquions qui nous avons reçu pour notre interview, si l’on suppose que son rock critique prenait un dernier bain à l’autre bout du monde à la même heure. "
Je hausse les épaules. Je n’y comprends rien. Un détail m’intrigue, cependant, dans la brève description faite par les flic italiens du macchabée repêché ce matin : il est clairement spécifié que celui-ci était pieds nus. Je me souviens d’avoir vu Ronny balancer ses mocassins, avant d’enfiler les santiags offertes par ce drôle de bonhomme.
Je me précipite dans le salon et me mets à fouiner. Je retrouve vite les godasses de Ronny, sous le divan où celui-ci, ou plutôt son frère jumeau, était vautré quelques heures plus tôt.
" Alors, Simon ? fait le commercial, dans mon dos.
- Alors quoi ?
- Rappelle le Stone et baratine les types, c’est ton job, après tout. "
***
Avec cette histoire, je n’ai plus vraiment la tête au boulot. Cette connerie de clip peut bien commencer de se tourner sans moi. Plutôt envie de m’en jeter un. Au bas de l’immeuble, à l’angle avec Broadway, dans le genre de rade qu’aurait fréquenté Bukowski s’il n’avait pas eu la faiblesse d’être accroc à L.A.
Lumière rouge sombre tombant d’abats-jour poussiéreux, boxes à banquettes de skaï râpés par plusieurs générations de pantalons tergal prêt-à-porter, barman en polo élimé.
" Vodka ", lâché du bout des lèvres tandis que je me glisse sur un tabouret, au bout du bar. " Permettez-moi de vous l’offrir ", fait une voix aigrelette dans mon dos.
Dans le miroir qui surplombe le bar, j’aperçois les mèches jaunes, roussies par l’éclairage tamisé, qui barrent le front d’une face lunaire. Le gars de la veille se hisse sur le tabouret voisin du mien au prix de mille contorsions. Je pourrais jurer qu’il n’était pas dans le bar la minute précédente. Mais je pourrais tout aussi bien jurer qu’Elvis et Morrison sont plongeurs dans un snack pour routiers quelque part sur la 66, alors…
" Pour moi, ça sera un soda " ajoute le gnome. Il a bien dit soda, en détachant nettement les deux syllabes, comme ces acteurs de mélo d’avant-guerre qui noyaient leur scotch à l’eau de seltz. Le barman sert les consos sans faire de remarque. Rien ne doit plus l’étonner.
" Je propose que nous trinquions à la mémoire de monsieur Canetti. Je me sens responsable de ce qui est arrivé. J’aurais dû être plus explicite, hier soir.
- Si vous me disiez déjà ce qui est arrivé, exactement ? "
Il trempe les lèvres dans son verre et je le vois grimacer. " Bien sûr, monsieur Corman. Le cadeau de Peter vous était destiné. Je n’ai pas eu le temps de vous mettre en garde.
- Me mettre en garde ? Contre quoi ?
- Où aimeriez-vous être en ce moment ? Plus que partout ailleurs. Quel lieu secret hante vos pensées les plus intimes, monsieur Corman. Répondez avec franchise.
- Pas ici avec vous. Arrêtez votre petit jeu et dîtes moi qui vous êtes et ce que vous me voulez. "
Il a vraiment l’air surpris par mon éclat de colère. Il se tasse sur son siège, paraissant encore plus minuscule qu’en réalité.
" Je vous en prie, ne vous énervez pas. Il y a un endroit pour vous aussi, monsieur Corman. Un endroit que vous cherchez à atteindre de toute la force de votre âme. Vos chansons en sont la preuve. Vous ne supportez guère de vivre dans ce monde, pas vrai ?
- Hé, tu te prends pour mon putain de psy, ou quoi ? "
Sur le coup, je suis sorti de mes gonds. J’avale ma vodka d’un trait pour abaisser la tension. L’autre en profite pour revenir à l’attaque, sournois.
" Je vous l’ai dit hier, Peter est sensible à vos paroles. Il souhaite vous aider à trouver le chemin qui vous convient. C’est pour ça qu’il vous fait ce cadeau. "
Il incline le menton vers le parquet. Là, blotti contre le pied de mon tabouret, un paquet de papier brun.
" Comment les avez-vous récupérées ? "
Trop épaté pour continuer à le tutoyer. Il élude ma question et saute à bas de son siège.
" Souvenez-vous, monsieur Corman : l’endroit que vous désirez atteindre existe, pour vous. Il suffit de le nommer pour y accèder. "
Et il détale, avant que j’aie pu protester. À quoi bon lui courir au cul ? Je passe le reste de la journée à écluser en solo. Je quitte le bar quand je m’aperçois que je sifflote O Sole Mio depuis un moment et je rentre à mio casa dans un épais brouillard d’incertitudes.
***
La sonnerie du téléphone me tire des vapes quelques heures plus tard.
" Simon ! Je parie que tu as oublié. Merde, tu as quarante-cinq minutes pour sauter dans un taxi et rejoindre JFK ! Compris ?
- Uh ? Oh, ouais, cette connerie d’Ozz Fest…
- Une connerie pour laquelle tous les groupes seraient prêts à arracher le cœur de leur batteur, rien que pour jouer trois morceaux au début d’après-midi. Simon, j’ai dû négocier d’arrache-pied avec la femme d’Ozzy pour que tu puisses monter sur scène en soirée, et faire un set d’une heure. Alors ne me fais pas ce coup-là !
- T’inquiète, Charley. Je saute dans mes bottes et me voilà. "
Je ne sais pas ce qui m’a pris de dire ça. Je raccroche en pensant à ce vieux Charley, qui se décarcasse sur la Côte Ouest pour le label. Je dois rejoindre le grand cirque où Ozzy joue les Monsieur Loyal, une tournée métal qui draîne des dizaines de milliers de kids aux cheveux longs et gras dans tous les States. Le gros truc, qui doit aider à propulser King Size Love au firmament des charts.
J’appelle un taxi, m’habille, fourre une brassée de fringues dans un sac de voyage, avale une Corona, et m’éjecte jusqu’à l’entrée, où je découvre, bien en évidence contre la porte, les santiags du gnome.
Incapable de me rappeler comment elles sont arrivées là.
Marre de toute cette histoire. Alors, après tout, pourquoi pas tenter le coup ? J’ôte mes baskets et enfile ces pompes incroyables. Parfaitement adaptées à ma pointure. Bravo Peter, qui que tu sois, tu es un sacré chausseur. Ok, et maintenant ? Qu’est-ce qu’a dit face de lune ? Il y a un endroit pour vous, ou quelque chose dans le style, et il suffit de le nommer pour y accèder.
Bon, Charley m’attend à L.A., n’est-ce pas ? Je marmonne : " Los Angeles ", un peu honteux de me livrer à ce genre de mascarade. Rien ne se passe, bien entendu. J’étais bourré, shooté jusqu’à la moelle, l’autre soir, même si cela n’explique pas tout au sujet de Ronny.
" Quelle connerie, L.A. ! "
Je me précipite dans le couloir, pour ne pas rater mon taxi, et, au moment où le bout ferré de ma botte gauche frappe les lames du parquet, je me sens partir.
Pas d’autre mot. Je pars. Exit le Queen’s. Je me sens léger comme l’air. Je vois la lune au-dessus de ma tête, rousse et rebondie comme la face du gnome aux cheveux jaunes. Je vois une forêt de pins bleus sombres défiler sous moi. Et un convoi de gamins en chemises de nuit qui me saluent en volant à ma hauteur, défilant devant l’écran lunaire, comme dans un film de Spielberg. Un éclair vert de l’autre côté, qui s’immobilise soudain, prenant la forme d’un adolescent au regard vicieux, qui m’adresse un signe de la main, et me lance : " Please let me introduce myself " en tapant sur d’imaginaires bongos – j’entends même les " woo, woo " des choristes, je le jure.
Avant que je réagisse, Peter (qui d’autre ?) ajoute : " C’est sympa d’être venu, Simon. Content que mon cadeau te plaise. Elles te vont bien, ces boots. Tu sais que j’ai dû tanner la peau de ce vieux croco pour les fabriquer ? Allez, à très bientôt. Have a good trip ! ". Et il s’éloigne, toujours flottant dans l’air, à la vitesse d’un supersonique. Je me sens tourner de l’œil – vertige, malaise, envie de gerber…
***
" Monsieur ? Oh, monsieur, ça va ? "
Un flic. Une gifle de soleil sur la peau. Deux blondes sculpturales qui filent en roller sur le trottoir, se marrent en m’apercevant, pitoyable sur l’asphalte chauffé à blanc.
" Vous avez besoin d’aide ? " interroge le flic, un motard, j’aperçois la Harley pie sur sa béquille, un peu plus loin.
L.A., Californie. Pas de doutes. À New York, les flics sortent leurs matraques avant de causer.
" C’est bon, m’sieur, ça ira. Juste un éblouissement. La chaleur. "
Hochement de menton, regard lisse en verres miroir. Je me relève, m’ébroue, ravale ma salive. Un couple bodybuildé, épiderme huilé, passe entre le flic et moi. J’entends ronronner le gros cube. Je m’éloigne d’un pas tranquille, soulagé.
Je m’effondre dans la salle du premier bar venu. Le souffle glacé de la clim’ engivre mes pensées.
L.A. !
J’ose à peine jeter un œil sous la table, mater ces foutues bottes. Alors, le gnome ne s’est pas foutu de moi. Ronny s’est bel et bien payé un aller simple pour le Grand Canal, l’autre soir. J’éclate d’un rire anxieux, provoquant la perplexité des autres clients.
Le cadeau de Peter vaut son pesant de cacahuètes : une paire de véritables bottes de Sept Lieues. Et LA question est : quel est ce putain d’endroit qui me convient mieux que tout ?
Ouais, où aller pour en finir avec toute cette merde de bizness ?
Comme je ne trouve pas la réponse, j’aligne les vodkas. Je suis bientôt plus bourré que je ne l’aurais cru et je ris en pensant au rock’n’roll circus de cette vieille merde d’Ozzy. Je suis sûr d’une chose, en tous cas : ce n’est pas là que je voudrais être.
Répétition et balance dans un couple d’heures, pourtant.
La gueule de Charley, qui doit remuer ciel et terre pour me mettre le grappin dessus.
Alors, quoi ?
N’importe où, loin d’ici. Je trinque à la santé de Peter et de ce bon vieux croco.
Je suis complètement parti. Et quand je pose le pied par terre, dans l’intention de vaciller jusqu’aux chiottes…
… je suis cueilli de plein fouet par la vague de chaleur et j’entends les cris des ninos jouant dans la décharge.
Welcome to Tijuana.
Et dans ma tête, Peter, qui me souffle à l’oreille : " Hell ain’t a bad place to be… "
Ouais, j’en parlerai à Ozzy.Les illustrations sont de MZS.
"Faërie Boots" a été publié dans Bifrost n° 33
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