|
Gloria Mundi |
J’ai connu Luis Frecci dans le local prêté par la municipalité où nous répétions deux fois par semaine. Cela faisait quinze jours que nous n’avions plus de guitariste : un clash à cause d’une histoire de cul, un peu de ma faute, c’est vrai. Nous cherchions désespérément un remplaçant, parce que Le Groupe de Rock du Siècle (on se voyait ainsi, en tout cas) sans guitariste, ça n’était pas très crédible. Cet après-midi là, nous avions écouté les couinements de guitare agonisante de deux prétendants. L’horreur. On commençait à désespérer, et puis il est entré.
Ou plutôt, il s’est brusquement retrouvé devant nous trois : personne ne l’avait vu entrer dans le local ni s’approcher. Un vrai chat, noir, puisque telle était la couleur de son pantalon en cuir, de sa chemise et de son blouson. Il a demandé si c’était ici, l’audition, mais on n’avait pas l’impression qu’il posait une question. Il avait plutôt l’air de dire “ Je suis votre nouveau guitariste, quand est-ce qu’on commence ? La gloire nous attend ”, tellement il semblait sûr de lui.
A notre demande, il a sorti son instrument et nous a fait une démonstration de ses talents. Il nous a électrisés. Rappelez-vous ce que vous avez ressenti, la première fois que vous avez écouté un de nos tubes. Sa musique était brûlante et glaciale, rageuse et tendre ; dès qu’elle nous a enveloppés, nous ne savions plus qui nous étions. A la fin, ses notes sont restées en suspension dans l’air, des notes crépusculaires qui n’en finissaient pas de mourir, et c’était triste à en pleurer.
Il nous a demandé si ça irait. Et comment que ça irait ! Je me suis levé, je lui ai dit qu’on le prenait, qu’on le voulait absolument, que j’étais prêt à tout pour qui rejoigne notre groupe. Luis a souri. Il m’a tendu la main et m’a répondu : “ Ça me va. Tu verras, tu deviendras riche et tu seras le chanteur le plus connu de la planète, je t’en fais la promesse. ”
Nous avons travaillé ensemble, moi les paroles, lui la musique. Au bout d’un mois à peine, nous avions une maquette. Pleins d’espoir, nous avons envoyé le Compact Disc arborant fièrement nos deux signatures. Nous y avions mis tout notre talent et nos espoirs, notre cœur et pour ainsi dire notre sang. Nous avons très rapidement reçu une réponse.
La suite, vous la connaissez. Un premier single, qui fait un carton. Un deuxième, dont le succès planétaire ridiculise le précédent. Après la sortie de l’album, Gloria Mundi, les satellites espions n’ont dû capter qu’une seule chose depuis l’espace : notre musique. Les CDs se vendaient comme des petits pains ; un magasin en rupture de stock a même connu une émeute et quelques morts. Il y a eu les télés, les interviews, les fans qui devenaient hystériques à chacune de nos apparitions, sans parler de celles qui se retrouvaient dans notre lit. Ça nous a tourné la tête, moi surtout : c’était tellement facile, il suffisait de claquer des doigts. La tournée mondiale fut un triomphe, un véritable raz-de-marée.
Cette folie a duré deux ans.
Puis Luis est parti, sans nous donner de raison, sans même nous prévenir. Aussi discrètement et silencieusement qu’il était venu à nous. C’est là que les choses ont commencé à mal tourner. Bien sûr, nous avons dégoté un “ remplaçant ”. Le gars n’était pas mauvais, il faut le reconnaître, mais ce n’était pas un génie comme Luis, et nous avons vite réalisé que notre succès fulgurant avait reposé entièrement sur notre mystérieux guitariste, sur le son unique qui jaillissait de ses doigts. Le deuxième album, et la tournée qui s’ensuivit, furent un bide. Le troisième, n’en parlons pas ; il n’y a même pas eu de tournée. Notre producteur nous a gentiment éconduits. Aucun autre label n’a voulu de nous.
Je me suis retrouvé, à l’âge de 24 ans, à la tête d’un petit pactole pouvant subvenir à mes besoins jusqu’à la fin de mes jours, mais sans aucune perspective d’avenir autre que l’oisiveté. Seul, has been. D’accord, ce n’était vraiment pas le moment pour commencer à se droguer. Mais bon, au moins j’avais les moyens, y compris ceux de mon overdose.
Après ma mort, Luis m’attendait. Tout sourire. Il avait tenu sa promesse, à moi de tenir la mienne : ne lui avais-je pas dit que j’étais prêt à tout pour qui rejoigne notre groupe ? Luis a brandit notre première maquette, qui portait nos deux signatures.
Il faisait chaud, tout d’un coup, très très chaud, et je me suis dit que je n’aurais jamais dû signer un disque compact avec le Diable.
L'illustration "Gloria Mundi" est de Sébastien GOLLUT. |