Le "La" naturel
de
Olivier GECHTER

 

" Êtes-vous prêt, monsieur Delbach ? " demanda Anton Zarko, le terrien chargé superviser le concert. Derrière lui, l’ambassadeur Vosha attendait la réponse, le poil hérissé d’excitation.

Dilain hocha la tête d’un air peu convainquant. Jusqu’à un passé récent, il avait toujours cru innocemment que huit heures de travail quotidien à la cornemuse et à la harpe, additionné de quelques heures de lecture ou d’écriture de partitions constituaient une préparation suffisante. Il semblait que ce ne fût pas vrai pour n’importe quel type de public. Il ne se serait pas senti plus mal à l’aise s’il avait dû assurer la première partie d’une star du Rock du XXe siècle, revenue d’entre les morts.

" En acceptant de jouer devant des Vosha, vous allez contribuer à la paix entre nos deux peuples ", affirmait l’ambassadeur extraterrestre avec toute la courtoisie que pouvait afficher un lion repu envers un éventuel futur casse-croûte.

Après un haut-le-cœur, que la créature en face de lui prit fort heureusement pour une grimace de politesse, Dilain le remercia de cet honneur et l’assura de l’immense joie qu’il éprouvait à l’idée d’adoucir les mœurs de deux peuples guerriers grâce à son art. Il déguisait un peu ses pensées. En fait, le seul peuple guerrier qu’il souhaitait calmer était le peuple Vosha. Car si la guerre était une horreur, les Vosha en étaient une autre… Un peu plus petits que le terrien moyen, ils étaient facilement deux fois plus larges. Avec leur pelage jaune soyeux comme un vieux paillasson, leur crâne orné d’une crête osseuse et leur quatre paires d’yeux noirs sans paupières, ils avaient de faux airs de gargouilles médiévales qui n’auraient pas déplu à Quasimodo par exemple. Ils aimaient porter des vêtements amples dans des tons de rouge, qui amplifiaient leur aspect infernal. Pour combler le tout, un fort instinct de prédateur les poussait à écraser les civilisations qu’ils croisaient lors de leurs explorations interstellaires. Les humains ayant plus ou moins la même fâcheuse habitude, la rencontre du troisième type entre les deux espèces avait été particulièrement musclée.

Prétextant une agression humaine - événement fort probable, il fallait bien le reconnaître - les Voshas conquirent tous les postes avancés de l’Empire Terrien en quelques jours. La Terre réagit comme il se devait, avec la promptitude de celui qui n’attend que ça. Les cinq mille vaisseaux de la Ve Légion Spatiale furent chargés de mater les impudents. Mission difficile : après dix mois de combats, les deux partis semblaient s’orienter vers une guerre de longue haleine et sans merci.

Pourtant, quelques semaines plus tôt, les Voshas avaient envoyé des émissaires chargés de préparer des pourparlers de paix. Il fallut trois semaines pour que l’État Major humain admette qu’il ne s’agissait pas d’un canular et trois semaines de plus pour qu’un accord secret soit signé entre les représentants des deux Empires. Un record de vitesse historique pour les deux peuples qui célébrèrent l’événement comme il se doit : cigare et champagne pour les uns, cataplasme d’algues hallucinogènes et collyres purgatifs pour les autres.

Dilain avait été contacté deux jours après le cessez-le-feu par un haut fonctionnaire du gouvernement Terrien. A son grand étonnement, il avait appris qu’une des clauses principales du traité concernait la musique celtique. Le ministère de la culture avait jugé que Dilain Delbach était la personne la mieux à même de satisfaire à la demande des Vosha. Le fonctionnaire avait enrobé ces informations dans un verbiage patriotique à la mode qui avait laissé le musicien complètement indifférent. Tout ce qu’il avait retenu de ce blabla, c’était que des extraterrestres belliqueux étaient prêts à stopper une guerre et à rendre les planètes conquises pour écouter un concert de cornemuse, et qu’on le choisissait, lui, Dilain Delbach, vingt ans de carrière et cent-vingt millions de disques vendus, pour être le premier homme à jouer devant un parterre de dignitaires aliens.

C’était à n’y rien comprendre, mais le musicien était suffisamment carriériste pour ne pas laisser passer une occasion pareille. D’autant plus que le montant du cachet avait été laissé à sa convenance et qu’on lui garantissait une complète sécurité. Il avait donc accepté après deux jours de réflexion ; il faut savoir se faire désirer dans le " show-biz ". Les soldats de son escorte étaient passés le prendre chez lui avant même qu’il eût coupé la communication. A croire qu’ils attendaient derrière sa porte. Il n’eut que le temps de prendre son instrument avant d’être emmené vers Mops, planète mère de l’Empire Vosha.

L’Excelsior était le typique navire de guerre, fait pour tuer les ennemis par le feu et les passagers par l’ennui. Dilain y avait retrouvé sa maquilleuse, emmenée manu-militari par un commando. La pauvre femme avait profité du voyage pour se venger avec toute la fourberie qu’une quinquagénaire en pleine ménopause peut déployer. Après trois jours de ce régime, le capitaine menaça de la mettre aux arrêts de rigueur, ce qui eut au moins le mérite de la faire taire pendant les repas au mess.

Le musicien n’avait pas eu beaucoup de temps à lui. Pendant tout le voyage, des agents des renseignements l’avaient soumis à différents questionnaires, des tests psychologiques, des tests de réflexes et de self-contrôle. Sans lui expliquer le pourquoi du comment, on lui avait demandé de jouer dans une boîte de verre blindé sur laquelle des soldats lançaient divers projectiles en hurlant. On lui avait dit de ne jamais arrêter de jouer tant qu’on ne le lui avait pas demandé, et il s’était concentré du mieux qu’il avait pu, en ce demandant obscurément dans quelle galère il avait bien pu se fourrer. Les généraux avaient paru satisfaits de l’expérience et lui avaient assuré que s’il faisait preuve de la même maîtrise de lui lors du concert, il n’aurait pas à s’inquiéter.

" Merci messieurs, avait répondu Dilain. Si vous aviez voulu me faire mourir d’angoisse, vous n’auriez pas pu faire mieux ".

Il ne ferma pratiquement plus l’œil de toutes les nuits qui suivirent.

Le concert allait bientôt commencer. D’habitude, Dilain n’était pas particulièrement sujet au trac, habitué qu’il était depuis vingt ans à parcourir toutes les scènes de l’Empire et des protectorats, mais ce jour-là, l’angoisse lui serrait la gorge et lui nouait l’estomac en même temps. Il croyait entendre ses intestins se tordre et ses genoux s’entrechoquer. Il espérait que ça ne se voyait pas trop, mais à la mine qu’affichait sa maquilleuse pendant qu’elle lui taillait la barbe, il ne se faisait pas trop d’illusions : il avait une tête de déterré.
" Ça va être bientôt à vous ", lança Anton Zarko, le fonctionnaire terrien qui servait de guide à l’équipe. " Ne vous en inquiétez pas. Ils ont un a priori très positif. Jouez de votre mieux, ce sera suffisant : ils apprécient la musique un peu comme les chats… vous voyez ce que je veux dire ? "

Dilain répondit d’un " oui-oui " de la tête par pur réflexe. Il était suffisamment mort de peur pour ne pas avoir envie d’en savoir plus sur les goûts musicaux des félins domestiques communs. Il se leva, un peu flageolant. Un coup d’œil dans le miroir lui remonta le moral : la maquilleuse avait bien travaillé. Sa barbe poivre et sel était parfaitement taillée et peignée, le fond de teint masquait bien son teint grisâtre et ses poches sous les yeux. Il n’aurait pas l’air ridicule, c’était déjà ça.

La maquilleuse le rassura à sa façon.

" Je ne vois pas pourquoi je me tue à vous donner bonne mine. Ces boules de poils n’ont jamais vu un humain mort de trouille, ni même un humain vivant d’ailleurs… tant que vous ne vomissez pas sur scène, ils n’y verront que du feu. "

Le régisseur Vosha passa son horrible tête par la porte.

" C’est à vous dans trois minutes ", dit-il par l’intermédiaire de son traducteur portable.

" J’arrive ". Il sortit son instrument de son étui. C’était un vieux biniou électrique mais il rendait un son inimitable. Dilain l’avait fabriqué lui-même lors de ses débuts en tant que musicien professionnel. Il était convaincu que cet instrument avait contribué à la réussite de sa carrière. C’était plus qu’un instrument. C’était une partie de lui-même, un fétiche porte-bonheur. Comme toujours lorsqu’il le prenait en main, il sentit ses nerfs se détendre et sa tension chuter.

" Je vous suis ", fit-il au régisseur poilu. Il sourit à la maquilleuse pour la tranquilliser et quitta la pièce. Il ne vit rien des couloirs qu’il traversa, déjà immergé dans sa musique. Il passa une double porte que son guide lui tenait ouverte. Un monte-charge. La cabine commença à s’élever. Quelques secondes plus tard, il émergeait sur la scène, à l’intérieur d’une cage transparente solidement construite.

Il s’était attendu à quelque chose de mieux éclairé, mais ses hôtes avaient peut-être les yeux sensibles à la lumière. Pour la première fois de sa vie, il pouvait voir son public sans être aveuglé par les projecteurs. Il n’aurait pas cru pouvoir le regretter autant.

Un demi-millier de Voshas le regardaient de tous leurs quatre mille yeux luisants d’humeur. Aucun de leurs propriétaires ne bougeait. Ils étaient debout, fixes et nus comme des statues grecques.

" Hmmm. Des statues d’ours grec alors… "

Tout en se demandant comment on pouvait différencier les mâles des femelles chez cette race, il se mit en place, fièrement campé sur ses jambes malgré la trouille monumentale qui revenait à la charge, cala son instrument sous le bras droit et attaqua le morceau d’introduction.

" Mais qu’est ce qu’ils foutent ? "

Dès les premières notes, l’auditoire avait semblé très réceptif. Un peu trop même. Après dix mesures tout l’auditoire était en train de hurler comme une meute de macaques, tout en se contorsionnant - on ne pouvait pas appeler ça de la danse, même avec de la bonne volonté. A la coda suivante, Dilain découvrit la différence entre mâles et femelles Vosha. Tous les organes sexuels étaient de sortie, plus ou moins turgescents suivant les individus.

C’est quand il attaqua le final de son morceau que les choses commencèrent vraiment à dégénérer.

" Mon dieu… j’anime une partie fine ! " Il était horrifié. Pas que l’activité en elle-même le dégoûtât particulièrement. Non. Il avait lui-même pratiqué ce genre de relations sociales dans son jeune temps. Mais, là… non ! Il aurait fallu vraiment être un cinglé de zoophile pour regarder cette scène sans aucun dégoût.

Le premier morceau finissait par des arpèges exécutés à une cadence endiablée. Les ébats redoublèrent jusqu’à la note finale, un contre-ut prolongé, s’appuyant sur un accord dissonant un ton et demi plus grave.

S’ensuivit le silence.

La salle s’était figée en même temps que mourraient les derniers échos de la mélodie. Les " spectateurs " gardèrent leur pose grotesque à peine une seconde. Un instant plus tard une meute déchaînée et baveuse se jetait sur le musicien enfermé. La cloison transparente tremblait sous les impacts ! Dilain resta planté comme un piquet à observer ses bêtes furieuses, l’air complètement ahuri jusqu’à ce qu’une voix humaine jaillisse d’un haut-parleur.

" Jouez ! Mais jouez donc, nom de Dieu ! " L’ordre du fonctionnaire de tutelle sortit le musicien de sa stupeur. Il passa précipitamment au second morceau, un air encore plus enlevé que le premier.

Les furies s’écartèrent de la vitre et l’orgie reprit de plus belle, en rythme avec la musique.

Le concert dura jusqu’à ce que l’assistance eût son content, quinze morceaux plus tard. Dilain avait torturé son instrument sans discontinuer, sans oser s’accorder l’ombre d’une pose. Il n’en pouvait plus. Son auriculaire était raide d’avoir bougé sans arrêt et l’instrument avait commencé à lui meurtrir les côtes à partir du dixième morceau.

Il avait fait ce qu’il avait pu pour garder le regard baissé durant tout le " spectacle " mais il n’avait pu s’empêcher de lever la tête de temps à autre. Le mouvement attire immanquablement l’œil…

Le fonctionnaire de tutelle vint le trouver dans la loge, quelques minutes après qu’il y fut entré.

" Alors, cher maître ? Pas trop difficile ?
- Si, très ! " gronda le musicien. " C’était… Humiliant… Je n’aurai jamais cru qu’on puisse me demander de gâcher mon art pour ça.
- C’est vrai que nous vous avons pris un peu en traître. Mais vous avez été très bien payé en retour.
- J’aurai dû me douter que ce salaire mirobolant cachait quelque chose. "

Le fonctionnaire sourit.

" Allons ! Ce n’est pas tous les jours qu’on donne des concerts de ce genre.
- Ah ça ! C’est bien la première fois que mon spectacle se déroule dans la salle pendant que je joue. "

Il y eut un silence, puis Zarko reprit.

" Vous vous trompez un peu sur le sens de ce qui s’est passé ce soir.
- Ah bon ? Ça me semblait bougrement clair. " Foutrement " serait plus adapté d’ailleurs ! Surtout vers la fin ! "
Cette fois, le fonctionnaire éclata de rire. Dilain tenta une seconde d’empêcher un sourire en coin, puis il se laissa gagner l’hilarité. Après un long fou rire, Zarko reprit, légèrement essoufflé.

" Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit avant que vous ne montiez sur scène ?
- Heu… je vous avoue que je n’en ai pas écouté un mot.
- J’ai dit que les Vosha appréciaient la musique à la manière des chats.
- Ça ne m’a pas sauté aux yeux. Jusqu’à présent, je n’ai jamais vu mon chat se livrer à des scènes de débauche pendant que je jouais.
- Et pourtant…. Il paraîtrait que, chez les chats, le " la " naturel est aphrodisiaque. Chez les Voshas, c’est le même phénomène, à ceci prêt, que toutes les notes leur font cet effet. Et surtout les notes jouées à la cornemuse. Une question de fréquence sans doute. Quand les Vosha ont découvert cet instrument, ils ont demandé un arrêt des hostilités immédiat et entamé des pourparlers très avantageux pour nous…
- Pourquoi n’ont-ils pas appris à jouer du biniou plutôt ? Ils ont des doigts, eux-aussi. "

Le fonctionnaire ricana.

" Avez vous essayé de jouer de votre instrument en plein milieu d’un orgasme ? Les musiciens Vosha ne sont pas immunisés contre les effets de leur musique. C’est pour ça d’ailleurs qu’il n’existe aucun orchestre dans tout leur empire. "

Dilain réfléchit un instant.

" Vous croyez que je peux téléphoner à ma maison de disque ? demanda-t-il d’un air détaché.
- Vous devez pouvoir passer une communication depuis l’Excelsior je suppose, mais pourquoi… ?
- Pour rien, pour rien. Une idée qui m’est venue, c’est tout ".

Il se garda bien de dire qu’il voulait profiter de sa présence ici pour organiser une tournée, en avant-première intergalactique. Une série de concerts sur les planètes Vosha - et la vente sur place de quelques disques et produits dérivés - serait sûrement une activité très lucrative.
Après tout, Dilain pouvait fort bien jouer les yeux fermés et avec un casque sur les oreilles.

L'illustration "L'ambassadeur Vosha" est de Estelle VALLS de GOMIS.