Le chant de l’égoïsme, les soupirs de la honte
de
Bruno B. BORDIER

 

À tous les amis d’Onyre.



« Nous ne sommes pas civilisés… Gling gling, gling gling, gling gling gling-gling ! »

Let’s rock !

Elle est là, au sommet de la colline. Longs cheveux noirs, combinaison moulante sombre, bottes de cuir à talons hauts, gants qui lui montent jusqu’aux coudes. Elle gonfle son ample poitrine, provoquant l’ouverture de la fermeture-éclair de son blouson. Le menton levé, les yeux plissés, elle serre les poignées de sa moto tout en scrutant l’horizon.

Le soleil consent enfin à disparaître. Quelques traces de rouge miroitent à la surface des nuages. Un éclair écarlate glisse sur la visière relevée du casque. Le vent se lève. Là-bas au loin, le centre-ville ponctue l’ombre de poudre lumineuse.

Jill se souvient. Peu de temps auparavant, elle était encore humaine. Morte. Non, vivante mais sans âme, sans volonté. Sans énergie. Elle se bourrait de calmants : des livres, n’importe quoi, de la musique… Ah, le ronflement des guitares bien rugueuses. Électriques, surtout. Et la batterie qui martèle pendant que la basse s’insinue dans les boyaux. Tiens, rien que d’y penser, elle murmure une mélodie. Alors, les images reviennent.

La scène est plongée dans le noir. Puis un spot verdâtre fore les ténèbres. Un petit homme chauve s’avance dans le cercle lumineux. Il porte une veste en jean, le col bordé de moumoute blanc crème. Ses bras tiennent une guitare invisible. Sèche la guitare, comme la voix qui soudain s’élève : un filet de son ténu à l’accent vaguement efféminé. Le coq châtré chantonne :
« Nous ne sommes pas civilisés ! Gling gling gling gling gling gling gling-gling. », en mimant le pincement de cordes absentes.

Puis un rugissement enfle. La scène s’illumine de couleurs criardes. La batterie prend le relais, lance des vibrations tous azimuts tandis que les autres instruments s’impliquent dans la mélodie. Le petit homme disparaît pour revenir assez vite coiffé d’une perruque rouge vif, les pieds chaussés de talons-aiguilles, le corps moulé dans une combinaison argentée. Maintenant il hurle : « Nous ne sommes pas civilisés ! » Et son cri déchire les tympans, remue les tripes, escalade les aigus puis déboule dans les graves avec une maestria incroyable.

Jill chante maintenant. Inconsciemment, elle s’est mise à utiliser le Canto profond, celui qui attise sa faim. Qu’importe. Elle ne se sent plus coupable de rien.

Un peu plus bas, dans la rue, une femme tire un môme par la main. La quarantaine, elle se camoufle dans des tons gris et beiges. Le gamin se laisse traîner. Brusquement, son visage s’éclaire. Il pointe le doigt vers Jill en s’écriant : « Maman, regarde ! Une Castafiore punk ! ». La mère baisse le nez, tente d’accélérer le pas, mais son fils s’immobilise, fasciné par la motarde. Excédée, la quadragénaire gifle son rejeton.

« D’abord, on ne montre pas du doigt ! s’écrie-t-elle. Et puis tu vas nous attirer des ennuis.
— Mais Maman… Elle chante comme Nana Mouskouri. »

Jill tourne son regard vers le couple d’intrus. Les humains parlent trop, parfois. Grosse erreur. Le petit homme luit d’un éclat rougeâtre. C’est le signe qu’elle attendait. La motarde soupire, hausse les épaules. Après tout, ils l’ont vue. Elle démarre son engin, savoure le grondement du moteur. La curée a commencé.

Commentaires du chat :

« Miaou ! »

Martine augmenta le volume de sa chaîne. Des larmes dévalaient ses joues rebondies. Comment en était-elle arrivée là ? Le livre lui échappa des mains. Elle ne parvenait pas à s’intéresser à l’histoire. Elle avait la tête pleine des reproches de Brad. Ces temps-ci, il explosait à la moindre occasion. Sans doute était-il malheureux au boulot. Pourquoi devait-il à chaque fois s’en prendre à elle ?

Fort heureusement, il était parti se calmer ailleurs. En claquant la porte bien sûr. En général, elle bénéficiait ensuite de deux bonnes heures pour récupérer. Parfois, elle se retrouvait seule toute la nuit. Alors, le défilé de questions débutait : Qu’est-ce que j’ai fait ? Aurais-je dû être moins têtue ? Peut-être que cette réplique était de trop ?

Prise d’une nouvelle crise de pleurs, Martine enfonça les écouteurs dans ses oreilles. Elle voulait avoir mal, concentrer ses pensées sur la douleur que la musique créerait dans son crâne. Plus tard, elle serait assez forte pour continuer sa lecture, peut-être s’occuper du chat. Celui-ci l’observait depuis l’entrée du bureau. Il avait ce regard d’incompréhension qu’elle trouvait si attendrissant en temps normal. Le minet articula un « Miaou ? » qui disait : « Et moi ? Et moi ? », mais le son buta contre la barrière sonore générée par le casque de la stéréo. La jeune femme ferma les yeux, fit semblant de ne pas remarquer l’égoïsme du félin. Ces mâles, pensait-elle, tous les mêmes ! Dès qu’il aurait obtenu l’assouvissement de son plaisir personnel, il irait galoper au loin, insensible à la peine de sa bonne.

Le disque s’acheva. Par peur du brouhaha interne que le silence dévoilerait, Martine relança la lecture du même CD : “Bienvenue dans mes viscères” par Les Follasses Diabétiques. Le premier morceau déroula sa litanie de « Nous ne sommes pas civilisés ! ». C’était particulièrement stupide, mais ça faisait du bruit. Elle n’en demandait pas plus pour l’instant.

Joe Red referma la porte de sa loge, s’appuya contre le bois vernis et souffla. Il faisait si chaud, ici ! Pas seulement dans cette pièce, d’ailleurs. Tout le théâtre ressemblait à l’intérieur d’une cocotte-minute en train de siffler. Bien sûr, dès qu’elles venaient - et elles étaient là tous les soirs - l’atmosphère s’enflammait d’un désir insensé, d’un appel qui se muait en chœur tragique.

Joe n’avait vraiment pas besoin de ça. D’un geste rageur, il envoya sa perruque rouge valdinguer vers l’inévitable paravent. Le postiche rebondit contre le plafond pour atterrir sur un porte-manteau qui oscilla quelques instants sur son trépied. Parfait ! Une trajectoire irréprochable ! Le chanteur resta figé, le temps d’admirer sa technique. Puis sa colère reprit le dessus. Il envoya ses talons-hauts dans les airs, sans prêter attention à leur magnifique réception dans une boîte à chaussures égarée près du divan. Non, tout son esprit ruminait au souvenir de la dizaine de motardes qui persistaient à assister aux concerts des Follasses Diabétiques.

Le petit homme se dépouilla de sa combinaison argentée. La nudité le calmait, amoindrissait cette sensation de cuire à petit feu dans l’ardeur de son public. Il contempla son reflet dans le miroir mural. Mouais, pas joli tout ça : du bide, des miches grasses, un profil de vautour… Il n’avait vraiment rien gagné en prenant cette forme. Pourquoi s’était-il laissé attraper ? Non, pas moyen de faire demi-tour, il fallait vivre avec ce temps, en espérant que la race humaine crève bientôt.

Soudain, la porte s’ouvrit en grand. Le battant rebondit contre le mur avec un claquement bruyant. Un jeune homme mince à peine sorti de l’adolescence se tenait dans l’encadrement de l’ouverture. Vêtu d’un débardeur vert fluorescent et d’un short moulant en lamé argenté, il était planté bien droit, jambes écartées, poings sur les hanches, avec une expression d’irritation crispée sur un visage par ailleurs angélique. Joe admira la musculature nette mais pas trop importante, bien mise en valeur par la sueur qui luisait sur l’épiderme de son batteur : Dom Drum XVI.

« T’es venu te rincer l’œil ou t’as quelque chose à dire ? grinça le chanteur.
— Faut qu’on discute… commença l’autre sur un ton ferme, en s’avançant dans la loge et en fermant la porte dans son dos. Sérieusement.
— Tu veux te tirer du groupe ? »

Dom parut un peu désarçonné par la franchise de son compagnon. Il se dirigea vers le canapé, s’allongea dans une pose provocante puis parvint à retrouver l’air arrogant qui lui permettait de ne jamais dormir seul.

« Hors de question, je me suis trop investi pour abandonner maintenant.
— Le mot approprié est “offert”, ironisa Joe. Qu’est-ce que tu veux alors ? Une augmentation ? »

Celui-ci soupira devant l’air dégoûté de son acolyte. Il tira à lui la chaise de sa table à maquillage puis se laissa tomber dessus en prenant un air faussement abattu.

« Arrête de te foutre de ma gueule, fit Dom sans parvenir à garder son sérieux. J’aimerais qu’on modifie le répertoire.
— Pourquoi, t’as écrit un tube ? ricana l’autre. Un qui irait très bien avec ta voix et ton coup de reins ?
— Non, lâcha le batteur, sombrement. J’aimerais qu’on retire une chanson du spectacle.
— Ben voyons. Laisse-moi deviner… »

Le chanteur laissa son regard papillonner au plafond, comme s’il cherchait quel titre dérangeait son musicien. Ses yeux d’un bleu minéral revinrent se planter dans ceux du beau jeune homme. De petites rides de tension se formèrent sur le visage grotesque tandis que les paupières inférieures se relevaient légèrement.

« S’agirait-il de “Nous ne sommes pas civilisés”, par hasard ? »

Brusquement, tout le théâtre parut se retenir de craquer. Une clochette se mit à tinter dans le lointain.

C’est une bulle de tonnerre, un cocon de tourmente : la pression des doigts aériens mêlés au froid de la nuit, les vibrations du moteur, le flou du proche paysage contre l’immobilité du lointain. Et la lune dans son premier quartier. Une lumière pâle, imprécise qui s’immisce, l’air de rien, dans les défauts de la réalité.

Jill conduit machinalement. La vitesse lui permet de s’isoler, de repousser les distractions de l’extérieur. Son corps prend le relais de la conscience, se penche dans les virages, se redresse quand il le faut. La route n’est plus qu’un fantôme grisâtre, une rivière aux volumes illusoires et aux ombres meurtrières.

L’esprit de la walkyrie est perdu dans le passé. Celui d’un autre, du mioche qu’elle vient juste d’égorger. Tandis que le sang du gamin baigne encore la bouche de la chasseresse, la vie de l’enfant s’insinue dans ses pensées. Il était une fois… Oui, ça commence toujours ainsi : une formule banale pour des événements uniques.
Il était une fois un petit garçon stupide nommé Rémi. Ce n’était pas sa faute s’il était idiot car il avait des parents imbéciles. Et comme il essayait de les imiter, il ne se rendait pas compte qu’il aurait pu être intelligent. Un jour, alors qu’il jouait dans le jardin, il trouva un chaton qui miaulait faux. Au lieu du “Miaou” habituel, l’animal lançait des “Miénou” interrogatifs. C’était une bête bizarre, orange avec des rayures violettes, et de grandes oreilles qui finissaient en plumeaux de poils noirs. En fait, il ne s’agissait sans doute pas d’un chat, mais comme l’enfant ne connaissait rien à la zoologie, il décida d’appeler la peluche vivante Sylvestre et de la traiter comme un minet.

Jill est intriguée. Elle s’attendait à une existence ennuyeuse. Pourtant, cet épisode est teinté de différence. Ce passage a un goût plus vif, plus parfumé que les autres réalités qu’elle a absorbées au fil du temps. Elle sent qu’elle devrait faire le lien avec autre chose, mais quoi ? Sa semi-léthargie l’empêche de vraiment réfléchir.

Rémi ramena sa découverte auprès de ses parents. Certes, il était stupide, mais comme ses géniteurs l’étaient aussi, il put les manipuler aisément. Il trépigna, pleura, cria, hurla, devint tout rouge, fit les yeux doux, promit n’importe quoi… et gagna la garde du pseudo-matou.

Imperceptiblement, Jill ralentit. Rayures violettes sur robe orange… Voilà un détail plus que familier.

Tout excité, le garçonnet installa l’animal dans sa chambre, lui construisit une jolie cage en carton et en vieux chiffons, l’habilla de vêtements de poupée chipés à sa voisine, Émilie, une fillette rondouillarde qui n’osait rien lui refuser. Celle-ci venait souvent jouer avec Rémi. Elle ne parlait pas beaucoup, même si elle avait plein d’idées de jeux compliqués qui rebutaient son camarade. C’étaient toujours des histoires d’univers fabuleux où l’on devait montrer par son astuce qu’on pouvait vaincre n’importe quel danger. Dans ces cas-là, le gamin faisait semblant d’être un Power Ranger, et d’une pirouette de karaté, abattait l’inévitable vieillard qui lui imposait une devinette absconse.

La motarde s’impatiente. Elle aimerait pouvoir trier les souvenirs ou sauter à volonté certains épisodes. Son engin décélère encore, adopte le ralenti dans l’attente d’un souvenir qui ne veut pas resurgir.

Bientôt, Sylvestre devint le centre d’intérêt des deux camarades. Les saynètes qu’ils improvisaient jour après jour acquirent de la substance. C’était comme si, le temps d’un jeu, la réalité se brouillait pour laisser la place au monde imaginaire. Émilie se transformait en magicienne mystérieuse, puissante et, détail plus inquiétant, sûre d’elle. Rémi quant à lui découvrit que la force brute ne résolvait plus les devinettes aussi facilement qu’avant. Jusqu’au jour où il se retrouva roué de coups. Incapable d’expliquer à ses parents d’où provenaient ses bleus, le garçonnet s’enfonça dans un mutisme suspect. Au terme d’une entrevue houleuse, les adultes concernés décidèrent que leurs rejetons devaient être séparés l’un de l’autre. Quant à Sylvestre, il fut confié à la SPA.

Brusquement, Jill se rappelle. Bien sûr, une créature orange et violette. Dans un grand crissement de pneu, elle freine et fait demi-tour. Avec un peu de chance, la quadragénaire est toujours prostrée sur la dépouille de son fils. La motarde n’a pas l’habitude de détruire ses alibis, mais elle a besoin de plus d’information. Le cœur battant, elle couve un nouvel espoir : celui de s’échapper du réel, de retourner au pays des songes éternels.

Commentaires du chat :

« Oh, keucébô, keussémagnifik ! Kel chédeuvr-euh ! »

Allons, un peu de sérieux ! J’ai dit : commentaires du chat !

« Ah ? Oké… Miaou. »

Au bout de deux heures, Martine comprit que Brad allait découcher. Encore une fois. Elle éteignit la chaîne puis se dirigea vers la chambre d’amis. C’était un acte de rébellion molle, une manière de protester sans affrontement direct. Par dessus tout, la jeune femme voulait être tranquille si son mari rentrait au milieu de la nuit. Elle détestait être réveillée en sursaut pour se découvrir la monture involontaire d’une chevauchée brutale.

Juste avant de fermer la porte au verrou, elle laissa le chat entrer dans la pièce. Soupir. Elle allait devoir dormir avec la fenêtre ouverte afin d’éviter le concert de miaulements que la claustrophobie féline ne manquait jamais d’orchestrer. Une fois dans le lit, Martine attendit qu’Eldricht se love sous son bras gauche, puis se mette à ronronner, avant d’ouvrir son livre de chevet : La Wagnériade par Jill Knight. Le récit décrivait les péripéties d’une guerrière immortelle, Hilda la Brune, chassée par son père, le dieu du lyrisme Wagnérion, dans un monde truqué. Les habitants de cet univers baroque ne pouvaient communiquer ou entreprendre une quelconque action sans au moins deux répétitions préalables. Ils étaient aidés en cela par des créatures inquiétantes, les Maytracènes, sortes de gnomes irritables qui craignaient tant la lumière qu’ils avaient créé des projecteurs d’ombre. Durant son périple, la walkyrie découvrait que ces nains intransigeants avaient asservi leurs victimes en subtilisant leur spontanéité grâce à un objet magique, une sorte d’enregistreur capable d’emprisonner les pulsions et les imprévus dans de petits anneaux dorés.

Martine aimait bien ce roman, même si certains des personnages lui paraissaient à peine ébauchés. Elle trouvait Hilda sympathique, pourtant elle aurait préféré une héroïne au physique plus commun. Toutes ces beautés aux formes exagérées ou à la maigreur de mannequin l’insupportaient. Comment pouvait-on s’identifier à Miss Monde ou à la version féminine de Schwarzeneger ? Aussi, malgré l’intelligence de certaines scènes, la jeune femme ne parvenait pas à s’impliquer dans l’histoire. Elle suivait les combats de la guerrière derrière un écran de semi-intérêt. Il manquait ce déclic magique qui permettait à l’imagination de s’interposer entre le réel et la conscience.

Par la fenêtre entrouverte, un cri enfantin appela : « Sylvestre ? ». La voix répéta ce nom pendant dix minutes. Martine sentit sa colère monter. Parce qu’Eldricht ronronnait toujours comme un bienheureux dans le creux de son bras, elle ne bougea pas. Elle avait reconnu la voix de la morveuse du second, un petit boudin qui se prenait déjà pour une Lolita. Ça allait donner du propre, à la puberté !

Elle tenta de se replonger dans sa lecture. Hilda utilisait son fameux Canto pour éclairer les Maytracènes d’une aura écarlate. Ainsi, même dans les ténèbres les plus obscures, la guerrière était à même de localiser et d’éliminer ses ennemis.

« Sylvestre ! »

La guerrière immortelle chantait. De cette manière, elle arrivait à voir ses proies dans l’ombre…

« Sylvestre ! »

La walkyrie escaladait les aigus avec une aisance de soprano…

« Sylvestre ! »

Voix…

« Sylvestre ! »

Rouges…

« Sylv…

— TA GUEULE, PETITE MORUE ! »

Silence.

Martine se sentit rougir de honte. Elle s’abandonnait rarement à insulter qui que ce soit, surtout des enfants. Par réflexe d’auto-culpabilisation, elle éteignit la lumière de sa table de nuit. L’éclairage de la rue suscita de nouvelles ombres sur le plafond. Quelques minutes plus tard, la jeune femme éprouvait moins de gêne. Bon point, la gamine s’était tue. Elle réalisa alors qu’Eldricht n’avait pas bougé. En temps normal, il se serait levé en sursaut puis aurait fui ; il détestait les éclats de voix. Mais non, le chérubin ronronnait dans son sommeil, imperturbable. D’ailleurs, sa maîtresse se sentait elle aussi fatiguée. Peut-être était-ce l’après-coup de sa querelle avec Brad, ou l’heure tardive, mais elle avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

La conscience embrumée, elle repoussa le livre vers le bord du lit, esquissa le geste de tirer la cordelette de sa lampe de chevet. Déjà fait, tant mieux… Elle crut apercevoir la silhouette d’Eldricht se faufiler dans la chambre par la fenêtre. La boule de chaleur sous son bras la détrompa. Elle avait dû commencer à rêver.

*******


Quadrichromie du songe, un rêve de chat.

Sommeil. Chaud. Hummm…

Oh, ça bouge ! ‘Tention, ‘tention… Oui, ça bouge encore. ‘Tention. Saute ! Touche… Ça bouge ! Super ! Saute ! Touche-touche-touche… Hé, ça pique ! Recule, recule. Hum… Ça bouge ?

Chaud. Bâille. Tourne-tourne. Sommeil.

[Le reste est une retranscription d’éléments oniriques éparts en une tentative de sens anthropomorphique. Nous savons combien tout cela est futile…]

Aujourd’hui, maintenant. Bleu opaque avec des points dorés.

Tout a commencé quand ma Martine a décidé de se rebeller. Jusque là, j’étais peinard : ma vie n’était qu’une succession de sommes et de repas entrecoupés par diverses contemplations et activités ludiques. Quand je voulais manger, un petit grognement m’amenait un repas succulent. Lorsque je voulais me faire tripoter, un peu d’insistance - parfois lourde, certes - suffisait. Bon, c’est vrai qu’il m’arrivait de gueuler un peu, pour me faire obéir, mais dans l’ensemble, tout roulait parfaitement.

Aujourd’hui, maintenant. Vert cristallin strié de chaleur.

Puis une autre Martine s’est installée avec nous. Tout de suite, j’ai trouvé celle-là antipathique : odeur déplaisante, peau rugueuse et mauvaises manières. Au début, pourtant, ça s’est à peu près bien passé. J’avais encore à manger régulièrement, la nouvelle venue faisait semblant de m’apprécier… Par contre, pour le plaisir, je devais aller voir les Martines d’à côté qui, fort heureusement, m’aimaient bien. Après cette période encore heureuse, il y eut une espèce de changement net dans l’attitude de mes locataires.

Aujourd’hui, maintenant. Rouge vermillon avec une touche de flou.

À bien y repenser, je crois que tout a basculé lors de ce jour où elles ont été visités par une foule de leurs semblables à l’occasion de la mue de ma Martine ; celle-ci avait la fourrure blanche et toute ébouriffée, désagréable au possible. Le lendemain, elle avait retrouvé son pelage plus confortable. Mais depuis, il y a franchement du laisser-aller dans le service !

Aujourd’hui, maintenant. Violet marbré de mauve.

Parfois, mes Martines ont des rites bizarres. Elles se mettent à hurler et finissent par produire des bruits secs, désagréables avec leurs parties rosâtres. Durant ces moments, je préfère le calme de la rue ou des toits. Et le parfum des femmes accueillantes. Malheureusement, celles-ci sont souvent entourées de Martines agressives.

[Fin du rêve]

*******


Martine se réveilla en sursaut. Son premier réflexe fut de courir vers la fenêtre et de grimper sur le tuyau de la gouttière. Mais elle retomba sur le matelas ; à son habitude, elle manquait totalement d’énergie. Elle eut peine à ouvrir les yeux, tourna difficilement sa tête endormie vers le réveil qui indiquait sept heures du matin.

Le vacarme provenait de la porte de la chambre. Quelqu’un martelait le bois du battant. Brad ? Puis une voix s’éleva, hurlant presque son nom de manière hystérique. Non, ce n’était pas son mari. Juste Hélène, sa “très chère” sœur ; une créature artificielle qui représentait tout ce que Martine détestait, de l’habillement à l’attitude. Depuis l’enfance, il y avait une sorte de rivalité en filigrane entre elles deux. Hélène avait du caractère certes, mais pas assez pour s’imposer hors du cercle familial. En revanche, elle avait trouvé en sa cadette une proie facile, un sujet sans défense sur lequel elle exerçait une domination vulgaire, une humiliation du moindre instant. Elle s’était aussi débrouillée pour décrocher un boulot dans la même entreprise que sa parente. Pendant tout ce temps, Martine avait gardé un profil bas, se contentant de répondre aux insultes de l’autre par l’accomplissement personnel : un parcours scolaire puis universitaire impeccables, un époux séduisant et brillant, un emploi doré… Quand est-ce que tout cela avait tourné au vinaigre ?

La jeune femme se redressa sur le lit. Elle remarqua alors une deuxième boule de poils sur son côté droit. Allons bon ! Un autre chat ? Avec toutes les précautions du monde, elle sortit de sa couche en parvenant à ne réveiller ni l’un ni l’autre de ses compagnons de sommeil. Son amour des félins l’empêcherait de refuser asile au nouveau venu. Elle espérait donc que l’intrus disparaîtrait de lui-même avant le retour de Brad, sinon il y aurait encore des disputes à n’en plus finir.

Elle enfila son peignoir puis ouvrit à son aînée qui jouait encore des percussions avec ses phalanges, sans aucun sens du rythme.

« Ouf, tu es vivante ! souffla la blonde décolorée au visage carré et surchargé de maquillage. Pourquoi tu t’enfermes ? Où est Brad ?
— Je t’en pose, des questions ? »

Martine se surprenait. D’habitude, sa frangine avait le dessus, mais là elle se sentait capable de l’étrangler sans autre forme de procès. Hélène portait de nouveau un de ces pulls en mohair rose qu’elle affectionnait et une jupe plissée du même ton, le tout agrémenté de bottes en plastique blanc. Beurk ! Elle ressemblait à une poupée Barbie, la perfection en moins.

« Calme-toi, ma grande ! Je m’inquiétais pour ta santé.
— Ce serait bien la première fois…
— Allez, prépare-toi, continua la fausse blonde en ignorant les remarques acides de sa sœur, on va être en retard au boulot.
— Et puis entre la grippe et l’overdose de calmants, y’a quand même un gouffre.
— De quoi parles-tu ? Grouille, Titine, je pars dans dix, bon vingt minutes, avec ou sans toi. »

Le surnom qui tue… Martine jeta un regard haineux vers sa parente qui dirigeait son attention ailleurs. Bien sûr. Une bonne douche la réveillerait. De fait, l’eau ruisselant sur son corps pulvérisa la torpeur dont la nuit avait enveloppé son esprit.

De retour dans le salon, elle ne trouva pas Hélène, habituellement en train de siroter un café, un coude sur la table octogonale en contreplaqué. La blonde créature était en fait assise sur le lit de la chambre d’ami. Elle caressait le nouveau chat, toujours endormi, replié en boule. Étonnant de la part de quelqu’un qui avait toujours détesté tout ce que sa sœur adorait. Ou était-ce l’inverse ?

« C’est qui, le petit dernier ? fit Hélène en relevant la tête.
— Sylvestre ? répondit l’autre, incertaine.
— Il est si trognon ! »

Martine examina le félin. Isabelle avec des rayures noires. Violettes ? Non, sombres, d’une couleur indéfinissable. En un éclair, elle entrevit un moyen de garder l’animal. En association avec sa “très chère” sœur.

Joe Red contempla son batteur. Quel dommage, un si beau spécimen humain ! Mais l’individu était mûr, prêt à être consommé.

« Oui, je parle de “Nous ne sommes pas civilisés» ! énonça Dom, en relevant le menton. Les paroles sont stupides, on dirait du Jean Image.
— Connais pas, rétorqua le chanteur. C’est du hard underground ?
— Non, c’est un type qui faisait des dessins animés pour les gamins. Du style avec des abeilles chantonnant : Nous sommes les gardes de sa majesté, bzz-bzz-bzzz, bzzz-bzzz-bzz.
— Oh, je vois. Tu trouves que je n’ai pas de talent ?
— Dans cette chanson, non. »

La porte s’ouvrit sur deux silhouettes sinistres. Le cadavre ambulant, dont le costume de cuir noir semblait une première peau, s’appelait Riff Wretched, il s’agissait du guitariste des Follasses Diabétiques. À côté de lui s’élevait l’imposante silhouette de Tommy Lobo, le bassiste : un profil de boxeur, une masse de catcheur et autant d’intelligence dans le regard qu’un régiment de majorettes.

« C’est vraiment pas de pot pour moi, fit Joe, sans prêter attention aux nouveaux venus. C’est la seule dont les paroles sont de moi.
— Tu signes tous les textes, non ?
— Comment dire ? Techniquement, d’un point de vue humain, oui… »

Dom fut déconcerté par cette remarque.

« Attends, mec, on part où, là ? T’as pris quelque chose avant que je me pointe ?
— Tu sais ce qu’est une onyre ? » demanda le chanteur à brûle-pourpoint. En reconnaissant le signal, les deux autres musiciens s’approchèrent du divan. Ils se balançaient d’un pied sur l’autre, au rythme d’une mélodie inaudible.

« Oui, j’en ai entendu parler.
— Vraiment ? Tu serais bien le premier… Dans ce cas, tu devrais aussi savoir qu’elles n’ont qu’une fonction. Alors pour ce qui est de créer, il n’y a guère que l’inspiration qui puisse faire preuve d’originalité. Et la salope a bien établi son racket.
— Je veux, lança le batteur avec un sourire narquois.
— Me cherche pas ! Peu importe, sais-tu combien de morceaux nous avons écrits ?
— Euh… Seize ?
— Quinze. “Nous ne sommes pas civilisés» est de moi. »

L’éclairage changea. Une lueur verdâtre envahit l’obscurité qui se renforçait dans les recoins de la pièce. Dom voulut se lever mais les mains de Wretched et de Lobo le maintirent couché. La clochette tinta de nouveau.

« Ta position préférée, ironisa Joe en pointant vers sa victime un index dont l’ongle s’allongeait à vue d’œil. Tu vas enfin obtenir ce que tu voulais… »

Le bassiste empêcha le batteur de répondre en plaquant sa paluche sur la bouche adolescente. Riff se mit à chantonner : « Nous ne sommes pas civilisés… » tandis que son compère scandait des : « Snip ! Snip ! Snip ! ».

Le petit homme chauve quitta son siège. D’un coup de sa griffe effilée, il trancha la gorge de Dom Drum XVI.

« …la postérité. Et j’espère que tu nous feras une seizième chanson valable. » conclut-il sur un ton guilleret.

Jill est arrivée trop tard. Les flics ont déjà arrêté la mère amnésique. Une ambulance a emporté le cadavre du fils vers la morgue. Il ne reste que quelques policiers entourés des inévitables badauds que ce genre d’événements attire. D’ailleurs, un des hommes en uniforme la détaille d’un air soupçonneux. Ce n’est vraiment pas le moment de traîner dans le coin. La motarde relance sa machine, emprunte une ruelle qui sinue en pente douce.

À cette heure tardive de la nuit, il y a encore des gens dehors : des clochards - bien sûr, toujours -, des groupes de fêtards, quelques morveux à peine sortis de l’adolescence qui se donnent des allures de brutes. L’un de ces derniers siffle Jill quand elle passe. Des rires gras secouent les compagnons du bravache. Mais la motarde n’y prête pas attention. En temps normal, elle aurait utilisé son Canto pour éclairer sa prochaine victime, sans doute le plus stupide de la troupe. Maintenant, elle se sent gavée. De plus, elle aimerait retrouver la créature entrevue dans la vie du gamin Rémi. Sans fil conducteur, cela risque de lui prendre une éternité.

La walkyrie s’arrête en haut d’une côte, éteint son moteur. La rue plonge vers la ville dont la masse scintillante s’étale à perte de vue. D’une fenêtre haut perchée s’échappe la mélodie familière de “Nous ne sommes pas civilisés”. Pas trop fort, sans doute pour ménager la patience des voisins, mais distinctement reconnaissable.

Malgré elle, la créature aux longs cheveux bruns se transporte dans le passé. Elle venait juste de perdre son humanité. En passant à côté d’une salle de spectacle, elle avait reçu un choc dans la poitrine, une sensation qui ressemblait à l’inexorable glissade sur la pente lubrifiée et lisse d’une cuvette. À l’entrée, une pancarte mentionnait : Les Follasses Diabétiques, Tournée à Tâtons-Aiguillés. Devant les marches du théâtre, une vingtaine de motos s’alignaient, toutes noires, brillantes, impeccables. Toutes des Harley.

Attirée par cette impression de déséquilibre, Jill était entrée. Pas d’ouvreuse, aucun contrôle. Le concert avait dû commencer depuis belle lurette. Pourtant, l’endroit était plongé dans une pénombre qui soulignait à peine le contour de silhouettes tassées les unes contre les autres. Puis la lumière avait foré la scène, révélant le petit homme chauve. Jill avait pu détailler ses voisins, des adolescents punkoïdes ou à la tête rasée avec attirail militaire de circonstance. Des descendants de mouvements ennemis dont ils revêtaient les stigmates comme une parure esthétisante et, pour eux, dénuée de tout sens idéologique. Plus intéressant, des motardes étaient également présentes, presque des clones de Jill, immobiles dans la foule, attentives à ce qui se déroulait sur l’estrade.

À cet instant précis, la jeune femme avait perçu l’attraction. Elle avait tourné son regard vers le chanteur des Follasses et, pour le restant de la soirée, n’avait pu le détacher de ce gnome qui vocalisait avec une aisance irréelle. Durant tout le spectacle, elle était restée figée, l’esprit en suspension dans un climat émotionnel familier. Puis elle s’était réveillée sous une lumière crue, entourée de vingt femmes en blousons de cuir. Fini. La magie avait fui l’endroit.

Plus tard, Jill avait réfléchi à l’incident sans parvenir à expliquer cette étrange transe. Elle y avait décelé un goût des illusions générées par le pseudo-félin, juste une arrière-saveur : le fumé sans la texture. Bah, que tout cela est loin. Elle n’est pas retournée aux concerts de ce groupe, même si la mélodie de “Nous ne sommes pas civilisés» la hante de temps à autres. Elle désire la vraie sensation, pas un succédané procurant un plaisir éphémère, dépourvu de substance.

Après réflexion, elle décide de s’arrêter dans un petit hôtel de quartier. Si l’affaire du meurtre de Rémi fait du bruit, les journalistes en parleront le lendemain. Nul doute qu’alors, il sera aisé de localiser le domicile du garçon stupide.

Commentaires du chat ?

[Pssssssss…]

Objection, votre honneur.

« Miaou ! »

Quand elles revinrent du travail, Martine et Hélène trouvèrent l’appartement toujours vide. Pas de Brad à l’horizon. La cadette se surprit à soupirer de soulagement. Quand elle avait rencontré son mari, celui-ci était un fringant jeune homme aux allures de romantique tourmenté et au physique d’acteur hollywoodien. Puis doucement, il avait commencé à prendre ses distances, distribuant avec de plus en plus de parcimonie les petits gestes de tendresse - les bisous, les câlins - qui auraient dû consolider leur intimité. Au fil du temps, il avait dévalé la pente classique de l’insatisfaction, passant de l’irritation à la hargne, de la rage spontanée à l’aigreur chronique, des calmants légers à l’alcool bon marché. Il s’était transformé en ivrogne violent qui paraissait trouver un éphémère soulagement dans un comportement abusif et dominateur.

« C’est tout l’effet que ça te fait ? s’indigna la blonde platine.
— Hé ! Lâche-moi un peu !
— Quand même… On dirait presque que ça t’arrange.
— Écoute, frangine, j’ai eu mon chef de service sur le dos toute la journée ; alors, c’est pas parce que Brad a fugué que je vais piquer une crise. Merde, tu t’inquiètes pour un con qui passe son temps à me rouer de coups ! Et moi, dans tout ça ? »

Martine remarqua alors la bouche bée de sa sœur. Bien sûr… Personne ne l’avait jamais entendue s’exprimer avec une telle véhémence.

« C’est vrai ça, reprit-elle. Pourquoi il te préoccupe tant, Brad ? T’as couché avec ? »

Elle avait lâché ça comme une plaisanterie. Parce que c’était une boutade. Devant le rouge qui fardait tout à coup les joues de son aînée, Martine eut un doute. Avait-elle touché juste ?

« Tu racontes des sottises, balbutia Hélène à toute vitesse. J’ai toujours admiré ton mariage. Ça me rassure que l’une d’entre nous soit casée.
— Tu parles d’une position !
— Vraiment, je ne te comprends pas. Pendant tout ce temps, tu ne t’es jamais plainte, et soudain, c’est l’avalanche de reproches ! »

La cadette prit conscience de la véracité de ces propos. Toute sa vie, elle avait muselé ses remontrances, les avait enfouies là où personne ne pourrait les utiliser contre elle. C’était comme si une brèche s’était ouverte, d’un seul coup, et qu’une partie de son esprit évacuait le venin qui l’avait rongée pendant si longtemps.

Sans mot dire, elle parcourut les différentes pièces du logis. Eldritch dormait toujours à l’endroit où elle l’avait laissé le matin même. Un peu appréhensive, elle caressa son chat, le sentit réagir, ronronner. Ouf, il respirait ! Lorsqu’elle revint dans le salon, elle découvrit l’autre bestiole sur les genoux de sa sœur, sa petite langue dorée léchant les doigts aux ongles peints en rose. Langue dorée ? Autre détail troublant, l’animal possédait une queue munie d’un aiguillon violet. Un félin, ça ? En aelurophile informée, la jeune femme doutait que ce fût le cas.

Martine s’approcha de la table, à quelques pas de la créature. Incertaine, elle avança la main vers la fourrure orangée striée de noir-violet, la retira, la tendit de nouveau.

« C’est quoi, une onyre ? » demanda Hélène, abruptement.

Déconcentrée, l’autre ne vit pas le dard fuser vers sa paume. La pointe s’enfonça dans sa chair, alluma une douleur vive mais brève, suivie d’une impression de tourbillon sensoriel. L’instant d’après, la cadette était assise à la table octogonale, le son de sa propre voix marmonnant dans le lointain :
« Selon le Dictionnaire des Créatures Mythiques d’Elizabeth Grubanova, il s’agirait d’une entité que l’imaginaire humain a piégé dans un concept correspondant soit à un phénomène naturel, soit à une émanation de l’esprit : émotions, arts…

— Hum, c’est très intéressant. Je comprends mieux maintenant pourquoi tu lis tous ces bouquins de fantasy. »

Martine se sentait toujours elle-même, sauf qu’elle avait du mal à contrôler ses impulsions. Par contre, elle éprouvait une immense perplexité quant à la curiosité de sa sœur.

« J’en doute, fit-elle. Les livres, c’est ma façon de fuir Brad et les saloperies dont il a tapissé ma vie.
— Arrête. Ce n’est pas un monstre, tout de même !
— Qu’est-ce que tu en sais ? »

Le silence qui s’ensuivit sembla suspicieux à la cadette. Celle-ci percevait plus de choses que d’habitude : la respiration de son aînée, les frémissements de peau de son visage, la dilatation de ses pupilles… Maintenant, Martine en était persuadée, il y avait eu une liaison entre Brad et Hélène. Non qu’elle en fût gênée. Un petit peu quand même, juste par principe. Néanmoins, elle tenait son mari et sa sœur tous deux en piètre estime.

Tout à coup, elle se souvint de l’incident qui avait provoqué la dernière dispute. Sur le coup, elle avait trouvé le prétexte idiot : en rangeant le linge juste repassé, elle était tombée sur un paquet de revues anglo-saxonnes dissimulées au fond du tiroir de la commode. D’après le titre, cela concernait la passion de son époux, lequel était entré dans la pièce alors que sa femme remettait les magazines en place. Il était devenu tout rouge, l’avait encore frappée en la traitant de tous les noms. Maintenant, elle se rappelait la couverture de l’exemplaire en haut de la pile.

Elle partit d’un grand éclat de rire devant l’évidence qui s’imposait peu à peu dans sa tête.

« Qu’est-ce qui est si drôle ? demanda Hélène, mi-grinçante mi-souriante.
— Brad ! hoqueta Martine. Je sais pourquoi il ne revient pas.
— Eh bien, raconte ! s’énerva l’aînée. J’aimerais le savoir.
— Vraiment ? »

La blonde vira à l’écarlate, couleur qui ne lui seyait décidément pas. Sa sœur, pourtant, n’enfonça pas le clou. La pièce commençait à se tordre, les lignes oscillant à la manière d’ondes sonores. Avec des soupçons de vert et de bleu lovés dans les vibrations.

Eldricht miaula à l’entrée de la pièce. C’était un cri lointain, comme poussé derrière une épaisse cloison. Puis la voix féline s’éclaircit. Le salon disparut. À la place du décor familier, une plaine irréelle s’étendait. De part et d’autres, un mur de collines découpait l’horizon d’angles émeraude piquetés de rocs argentés. Où avait-elle vu ce paysage ? Martine tourna son bec vers la proche forêt aux arbres bleu marine. Ah, oui. C’était dans une histoire ; au début de la Wagnériade.

Joe patienta quelques instants de plus. Rien ne sortait. Ce n’était pas normal. Il jeta un regard noir à ses deux fils.

« Bon, lequel de vous deux me l’a rabattu, celui-là ? »

Riff fit un signe de tête vers son frère.

« C’était le tour de Tommy. »

Le coupable baissa les yeux, plus en réponse au ton de son père qu’à la signification du reproche.

Le chanteur soupira. On ne pouvait vraiment confier aucune mission à son bon à rien de rejeton. Quand tous trois avaient décidé de trouver un agent, Lobo avait été envoyé en porte-parole ; il avait transformé leur nom d’origine, Les Scholastes Diaboliques, en ce ridicule Les Follasses Diabétiques. Fort heureusement, pour l’extérieur, cela avait témoigné d’une excentricité bienvenue dans le show-business.

Joe reporta son regard sur le cadavre de son seizième batteur. Pas grand chose à en tirer. C’était bien la première fois qu’un humain se révélait stérile au moment de l’agonie. À moins que…

Le petit homme chauve promena son index sur la peau qui commençait à se rigidifier. À la base de la nuque, il perçut un mouvement, un frémissement caractéristique de la force vitale se frayant un chemin hors du corps moribond. Avec une précision clinique, il trancha la chair enflée localement, récupérant sur l’extrémité de son doigt les dernières gouttes d’une vie en expiration.

« Nous… chantonna-t-il, encore incertain. Nous… sommes… les gar-deuh, les gar-deuh, les gar-deuh… Nous sommes les gardes de sa majesté !
— C’est de la daube, commenta Riff.
— Oh ? C’est entraînant, je trouve, commenta Tommy.
— Bzzz-bzzz-bzzz, acheva leur père.
— Non, t’as raison, se reprit le bassiste, ça vaut rien. »

La mine déconfite, Red retourna s’asseoir sur son siège. Il laissa ses bras baller le long de ses cuisses, puis releva le menton. Ses yeux exprimaient de la colère mêlée de crainte.

« Tu comptes jouer cette chanson ? demanda le guitariste.
— Non, c’est pas un original.
— C’est le moins qu’on puisse dire. “Bzzz-bzzz-bzzz” ? Déjà qu’on se fait critiquer pour les “Gling-gling-gling”… »

Riff s’interrompit en croisant le regard de son père.

« On est repérés, lâcha ce dernier, puis désignant le cadavre sanguinolent, il ajouta : numéro seize, là, c’était pas un humain.
— Il y ressemblait bien, pourtant, murmura le maigre musicien, puis réfléchissant aux paroles de Joe, il ajouta : Qui ?
— Va savoir. Sans doute une de ces créatures qui pensent être responsables de l’ordre moral des humains.
— Comme la Chasteté ?
— Oui, comme la… »

Tous deux se fixèrent un instant en silence, puis, avec un parfait ensemble, ils éclatèrent de rire. Incertain du pourquoi de cette hilarité, Tommy se joignit à eux.

« Elle existe encore ? réussit à glisser le petit homme chauve entre deux hoquets.
— Je la croise parfois sur mon turf, fit Riff en reprenant son souffle, mais elle est en sale état. Obligée de s’accrocher aux basques des junkies.
— C’est quoi, la chasse têtée ? demanda Lobo, en proie à une grande perplexité.
— T’occupes, tu connais pas ! affirma son père. Bon, c’est pas tout, mais on aurait peut-être intérêt à changer de business. »

Les trois créatures se regardèrent, tout à coup incapables d’imaginer leur vie durant les heures à suivre. Alors que l’instant du sacrifice s’effaçait dans le passé, la lumière de l’endroit perdait ses allures de surnaturel. Un bruit retentit, étouffé par une cloison. Cela venait du placard à balais.

« Allons donc, la femme de ménage s’est encore cuitée dans ma loge…
— Non, je sais ce que c’est, s’exclama le guitariste en se tapant le front du plat de la main. Je l’ai trouvé dans mon repère de dealers préféré : le Fritz. »

Riff se dirigea vers le cagibi et, ouvrant la porte en grand, déploya son bras en un geste théâtral de présentation.

« Combien de fois t’ai-je dit de ne pas ramener tes conquêtes ici ! commença à s’énerver Joe.
— Jette un coup d’œil avant de t’exciter. »

Toujours nu, le chanteur se leva de sa chaise, s’approcha de l’enclos improvisé. Dans la pénombre, un homme dans la trentaine se tenait recroquevillé en position fœtale, pieds et poings solidement liés. Les vêtements déchirés soulignaient des blessures tantôt noirâtres tantôt bordées de sang coagulé. Sans les ecchymoses qui le déformaient un peu, le visage aurait pu posséder une plastique de jeune premier romantique. Avec des yeux bleus, bien sûr. Un regard qui maintenant hésitait entre la peur et le désir…

« Je le veux, murmura spontanément Joe, puis, après un gros soupir : Non, faut qu’on arrête.
— Et il est batteur… ajouta Riff, tentateur.
— Pour un sado-maso, ce serait presque normal. »

Il reconsidéra le captif dont les veines pulsaient d’énergie humaine : violence, refoulement, et la petite clochette au fond, presque inaudible, qui tintinnabulait “Moi, moi, moi ! ”. Certes. Cet individu appartenait à l’égoïsme ; impossible de le nier.

« Bon, on le garde. Après tout, on a une tournée à achever. On verra plus tard à se reconvertir. Tommy, jette-moi ce cadavre dans un cours d’eau. »

Joe attendit que son idiot de fils enveloppe leur ancien batteur dans un sac poubelle puis quitte l’endroit avant de se tourner vers son second rejeton.

« Au fait, Riff, il s’appelle comment notre nouveau Dom Drum ?
— Brad. Brad Quêqu’chose. »


Au journal télévisé du petit matin, l’incident fait la une des titres. « Infanticide atroce… Mère indigne et inhumaine… Versé le sang de sa propre chair… » Que de bavardage inutile pour une histoire qui se résume à une ligne ! Néanmoins, Jill se félicite d’avoir patienté . Dès que le nom de famille est mentionné, elle se précipite sur l’annuaire et, la chance aidant, localise très vite l’immeuble de Rémi. C’est à deux pas de l’hôtel.

La motarde quitte sa chambre, enfourche son engin, démarre en trombe, motivée par l’espoir que son destin la rejoindra bientôt. Il fait encore nuit. L’air enfonce ses griffes dans la chair, profite du vent de la course pour harponner sa victime plus profondément. La jeune femme s’en moque. Elle repère le bon numéro, s’arrête devant une façade bleu sale. Une fissure serpente au sommet de l’entrée. Oui, c’est bien là. La walkyrie sent la magie qui opère derrière ces murs. Elle retrouve l’émotion qui l’avait traversée lors du concert des Follasses Diabétiques, en plus fort. Dans la cage d’escalier, l’attraction devient irrésistible. Au-delà des odeurs de café frais et de toast grillés, enfoui sous les entrechocs de bols et de tasses, de robinets qui s’épanchent de manière erratique, le sentiment de glissade ressurgit. Non, pas au premier étage, même si le domicile de Rémi se trouve là. Ni au second.

Au troisième, Jill se met à trembler. Contre son gré, elle se jette sur une porte mais ne peut l’ouvrir. Elle lance un coup d’œil vers la plaque de l’entrée : Brad et Martine Fossey. Des inconnus. Sans doute sont-ils les nouvelles victimes de la créature orange et violette.

Se forçant à contrôler son corps, la motarde examine la disposition des lieux. L’appartement qui l’intéresse donne sur une cour intérieure. Elle redescend à toute allure, trouve l’issue qui mène à l’espace enclos de hautes murailles. Une gouttière longe son but, une fenêtre mi-close. Délicat mais pas impossible.

Il lui faut bien vingt minutes pour escalader la tuyauterie saillante. Non qu’elle ait peine à progresser malgré ses talons hauts, mais elle tente de produire le moins de bruit possible. Enfin, l’ouverture est accessible et lui permet de s’introduire dans une cuisine mal entretenue. Des éclats de vaisselle tintent, bousculées par ses semelles, des miettes de pain crissent sous ses talons. Maintenant, l’impression d’appartenance à un autre-part est plus forte que jamais. Cela tord l’estomac, tend les muscles, crispe les articulations, génère des démangeaisons derrière les globes oculaires et dans les viscères… C’en est presque intolérable.

Jill sort de la cuisine puis pénètre dans le salon et s’immobilise net, touchée de plein fouet par une onde de choc indescriptible. Elle voit deux femmes, assises à une table octogonale, les yeux fermés. La créature orange et violette sommeille dans le giron de l’une d’elles. Et l’atmosphère chantonne un air familier, une mélodie de perte indescriptible.

La motarde risque un pas en avant. Le décor vacille. La pièce est toujours là, baignée de lumière électrique, mais le contour des objets oscille, brille de couleurs irréelles. Alors, la jeune femme sent un bien-être total l’envahir. Elle a traqué cette étincelle dans la vie d’autrui, a tué pour la découvrir mais n’a réussi qu’à échouer. À présent que cette partie d’elle-même lui revient, elle perçoit d’autres sentiments en filigrane, des émotions désagréables, des arrières-goûts amers qui, peu à peu, la plongent dans un désarroi incontrôlable.

Elle s’appelait Wilsonne Printemps, plus connue sous le nom de plume de Jill Knight, auteure relativement célèbre d’histoires de fantasy. Elle se détestait, aurait voulu être un homme, détenir le pouvoir que la société accordait toujours au sexe dit fort. C’est tout ce qu’elle écrivait : des récits où l’héroïne avait le dessus, se comportait comme un mâle, sauvait l’humanité, l’Homme…

Ses parents. Il y avait son père, l’être qu’elle aurait voulu devenir, et sa mère, l’entité qu’elle méprisait plus que tout au monde parce qu’elle se soumettait à l’autorité conjugale. La walkyrie ne voyait que cela : les jeux de la volonté, l’hypocrisie de la soumission. Autorité et abnégation.

Le faux chat était arrivé dans sa vie comme un anachronisme dans un traité d’Histoire médiévale. Par hasard. Elle avait pris des vacances, visitait ses parents pour la semaine. La bête s’était faufilée dans sa chambre, la même pièce qu’elle avait eu étant gamine, toujours couverte de posters de super-héros machistes et fiers de l’être.

Durant ces quelques jours, elle s’était sentie égale à son père. Tout à coup, les paysages de la Wagnériade apparaissaient, insufflant dans la motarde une confiance en elle qui l’avait toujours désertée en face de son progéniteur. Dans cet environnement imaginaire mais familier, elle se sentait la force de contrer les joutes oratoires de celui qui, inconsciemment, lui en avait sans cesse voulu d’être née fille. Ne lui avait-il pas donné le nom d’un homme ? Le patronyme d’un héros politique qu’il avait féminisé quand l’heureux événement avait tourné à la catastrophe : pas de fils…

Lors d’un de ces combats métaphoriques, la mère s’était interposée. Celle-ci avait reçu le reproche de Jill en plein cœur, une flèche de haine qui dans les étranges paysages évoqués par l’animal orange et violet s’était matérialisé en projectile fatal. Tuée par sa propre fille. Le lendemain, pourtant, la motarde n’avait éprouvé aucun remords, pendant que son père balbutiait des « Je ne comprends pas ! Qu’est-ce que j’ai fait ? ». La police avait arrêté le mari indigne… amnésique. La walkyrie, quant à elle, s’était évanouie dans le décor urbain. Elle avait revêtu les stigmates du machisme afin de fuir son passé et la honte qu’elle ne ressentait pas.

Maintenant, tous ces souvenirs lui reviennent. Elle a commis une erreur en voulant retrouver le pays des songes entrouvert par la créature orange et violette. Le regret lui revient en pleine face, mordant, cinglant… acide.

J’ai tué Maman. Et Laurent, Jean, Sylvie, Dave, François, Régis, Michel, Paul, Patrick, Annie, Sybille, Pascal, Stéphane…

La liste n’en finit plus. Des centaines de prénoms défilent, chacun accompagné de larmes dont le flot ne tarit pas.

Commentaires du chat :

« Meuh souvyun plu mé chui inossan ! »

Disait le loup au tibia du Petit Chaperon Rouge qu’il suçotait ?

« Humfff ! Miaou ! »

À la naissance de cette ère, il y avait une créature magique dont nul ne savait prononcer le nom : ni ses pairs, ni elle-même. Elle ne savait trop comment une telle situation avait pu survenir, puisqu’elle n’avait ni parents ni famille pour la baptiser. D’un côté, elle appréciait fort d’échapper au contrôle de ces êtres bizarres que ses semblables mentionnaient à voix basse, les sorciers ; d’un autre, elle passait tant de temps toute seule qu’elle finissait par échafauder des idées biscornues et des complexes effroyables. Tout le monde l’évitait, s’imaginait-elle, non pas parce qu’on ne pouvait l’appeler, mais en raison de ses difformités physiques. Ses ailes étaient trop longues, trop épaisses, avec des plumes noires bordées de violet. Ses cheveux ne poussaient qu’en une longue crête de jais au milieu de son crâne. Ses iris ténébreux se teintaient parfois de minuscules points blancs qui en gâchaient l’uniformité. Sa voix promenait les syllabes dans des océans de grave que des tempêtes tonales agitaient de vaguelettes d’écume vibratoire. Et sa poitrine, ainsi que ses hanches avaient un peu trop d’ampleur, forçant leur propriétaire à adopter une démarche ondulée que celle-ci haïssait. La créature au nom imprononçable voyait bien qu’elle ressemblait aux elfes, et, se basant sur ce modèle, elle ne pouvait se considérer que comme une monstruosité.

Un jour pourtant, elle aperçut aux alentours de son antre un être dont l’essence l’émut. Celui-ci bondissait sur les rocs et les arbres, confiant au vent les mèches mordorées de sa crinière. Il ne ressemblait à rien de ce que l’innommable connaissait. Il tendait son bec effilé vers le haut, le cou chatoyant des reflets que le jour envoyait à la ronde. On aurait dit un arc-en-ciel ricochant sur le miroir de la réalité.

L’entité aux ailes d’ébène ne quitta pas son repère pour autant. Elle admira l’autre depuis sa cachette puis se réfugia dans ses complexes quand le mirage s’évanouit au-delà de l’horizon. Qui était-elle pour attirer l’attention d’une telle perfection ? Rien. Moins que le plus exécrable des grains de poussière.

Quelques jours plus tard, l’être brillant se promena de nouveau dans les parages. Cette fois, il émettait des sons si harmonieux que l’atmosphère semblait se tordre à son passage. » Moi, moi, moi ! » chantait-il dans la gloire du jour radieux. L’innommable le goutta du regard et de l’ouie, toujours cachée, encore craintive. Plus tard, dans les profondeurs de sa caverne, elle rejoua dans son esprit chaque instant de cet épisode. Le Moimoimoi l’avait conquise. Néanmoins, elle ne se sentait pas à la hauteur du défi qui peu à peu s’imposait à elle : faire preuve de séduction.

Il fallut l’imprévisible pour que l’inconcevable puisse se produire. Un matin, alors que l’être radieux bondissait de rochers argentés en pentes vert émeraude, il se fit attraper par un buisson de ronces diffamantes. Dès que la créature se débattait ou lançait son cri, les épines resserraient leur étreinte, déformaient les « Moi, moi, moi ! » en un gargouillis hideux qui semblait se moquer de quiconque tentait d’approcher de l’endroit.

L’innommable pourtant ne se laissa pas repousser par si peu. Percluse dans ses complexes, elle ne pouvait qu’approuver les paroles distordues la tournant en dérision. Armée de patience, elle pénétra au sein du massif hérissé de pointes, parvint à l’endroit où l’objet de son désir sombrait peu à peu dans l’inconscience, puis, avec une infinie patience, défit les nœuds et entraves végétales. Elle ramena le corps évanoui dans son antre.

Elle soigna, pansa, veilla sur l’organisme affaibli qui continuait à l’émerveiller. Chaque jour, elle peignait l’abondante fourrure aux reflets de soleil, aux lueurs d’arc-en-ciel. Ce pelage avait des propriétés euphoriques ; à son contact, on oubliait tout remords, toute inquiétude dirigée contre soi-même. On se sentait meilleur, imperméable aux reproches de quiconque.

Un matin, l’être éblouissant se réveilla vraiment. Encore affaibli par le poison diffamatoire des ronces, il s’émerveilla de la beauté de son hôte, puis murmura un son, tout nouveau dans sa bouche : « My-hène ? ». Il répéta plusieurs fois le mot, le tournant dans la fournaise de son souffle en un objet lisse et rutilant, une pièce qui vibrait d’harmoniques émouvantes.

L’autre accepta le surnom avec un plaisir évident. Elle enserra le Moimoimoi de ses longs bras, l’invitant à se rendormir pour un peu plus de temps. Celui-ci se laissa sombrer dans un bien-être, curieusement doublé d’une pointe de malaise. Il passa les jours suivants ainsi, entre les soins, les caresses, les baisers de son adoratrice et l’inconscience suscitée par la convalescence. Lorsqu’il ouvrait les yeux, il constatait la présence de l’innommable, un élément immuable dans le brouillard incessant qui traversait son esprit.

Durant cette période, Myhène oublia sa tristesse. Bientôt, elle conçut même un enfant, une petite chose au pelage mordoré traversé de rayures noires bordées de violet, à l’instar du plumage de sa mère. Afin de lui éviter ses propres souffrances, elle l’appela Gulith, un nom facile à prononcer, puis elle le montra à son amant. Ce dernier gazouilla sa joie, mais quelque part, son esprit semblait mécontent. Que lui manquait-il ?

Au fil du temps, les trois individus se partagèrent une intimité tissée d’instants parfois uniques, souvent si ritualisés qu’ils en devenaient une tradition. Peu à peu, leur enfant prit le rôle d’intermédiaire entre l’amour complexe de l’une et l’insatisfaction grandissante de l’autre. En présence de sa mère, Gulith absorbait les questions auto-dépréciatives et mutilantes ; auprès de son père, il relâchait tout le surplus d’émotions négatives, se gonflait de confiance en soi.

De son côté, le Moimoimoi se prit à regretter l’époque où il parcourait les collines en chantant son bonheur d’être. Il soupirait après les réflexions de la lumière et le vent de la course. Puis il commença à entendre les voix de l’humanité en plein éveil. « Civilisation. Moi-Nous. Nous ! Nous ! Nous ! » clamaient-elles. Quel concept fascinant que le Moinous ! Cela roucoulait à son oreille, lui promettait une liberté sans pareilles. Oui, voilà ce qui lui faisait défaut : l’inconnu que le lendemain lui apportait.

Un matin, en compagnie de Gulith, l’être autrefois radieux se prépara à sortir de l’antre qui était devenu sa prison. Il claironna un : « Moi ! Moi ! Moi ! » ferme. Myhène s’interposa. Elle enlaça son amant, l’étouffa presque d’une étreinte impossible à déverrouiller.

Devant l’impossibilité de se défaire de l’autre, le Moimoimoi incita Gulith à attaquer sa mère. Comme l’enfant hésitait, il se tourna vers l’imaginaire humain. En un clin d’œil, il accepta de revêtir la fonction que la civilisation avait créé pour lui ; il devint l’onyre de l’égoïsme. Tandis que le lien se créait, que son enveloppe terrestre l’aspirait vers un autre niveau de réalité, il constata que son fils avait enfin accepté de lui venir en aide. Trop tard… Il découvrit très vite que l’offre qu’on lui avait faite comportait des revers désagréables. Ainsi en était-il de sa nouvelle enveloppe physique et de sa généalogie qui le rendait responsable d’au moins deux rejetons : la criminalité et la stupidité. Plus tard, il déciderait de voyager à travers le monde des humains afin d’y répandre son cri outragé : « Nous ne sommes pas civilisés ! ». Sans grand résultat.

Gulith sauta à la gorge de sa mère, la blessa du plus fort qu’il put. Grièvement touchée, Myhène se sentit sombrer dans le vortex qui s’ouvrait autour de son amant. À mi-chemin entre son univers d’origine et celui des humains, elle explosa en plusieurs milliers de fragments qui s’infiltrèrent dans les corps de dormeurs inconscients. Elle perdit ainsi toute notion d’individualité, insufflant son auto-culpabilisation à d’innombrables esprits en voyage dans le monde des rêves.

Laissé derrière, Gulith resta perplexe pendant quelques instants. Maintenant que son père était loin, il éprouvait du remords d’avoir contribué à la dissolution de sa génitrice. Il émit un « Myhène où ? », puis sortit du repère familial afin de se mettre en quête d’un autre passage vers le monde des mortels. Il voulait retrouver sa mère, lui rendre son intégrité.

*******


Martine se réveille avec un sérieux mal de tête. Le petit jour jette une lumière sale sur le salon. Hélène est toujours endormie mais la bête qui occupait ses genoux a disparu.

La jeune femme se lève, trébuche presque sur un corps affalé par terre. Allons bon, d’où sort cette motarde ? Puis elle aperçoit le couteau de cuisine sur la table octogonale. Couvert de sang. Elle remarque ensuite les entailles dans la gorge de sa sœur ; et les traînées rouges qui ont séché sur la peau et les vêtements de poupée Barbie, ainsi que sur ses propres mains… La blonde décolorée est donc morte. Belle affaire !

Brutalement, le rêve refait surface, avec une précision clinique. Non, ce n’était pas un songe. Elle se souvient d’avoir joué le rôle du Moimoimoi. Et Gulith, la créature orange et violette cherchait en elle l’un des fragments de sa mère. Maintenant qu’il a pompé toute l’auto-culpabilisation dont elle était contrite, il s’est enfui ailleurs, à la recherche d'une autre pièce de son puzzle personnel.

Assis dans le couloir de l'entrée, Eldricht appelle sa maîtresse d'un cri plaintif. Certes, les chats aussi sont les enfants de l'égoïsme. Réussira-t-elle à cohabiter avec le félin, maintenant que seul son propre plaisir compte ? Sans doute. Elle se sent peu changée, finalement ; juste améliorée. Oui, elle ne désirait que cela : stopper le flot incessant des questions, éliminer la torture lente que la volonté de son entourage lui imposait.

Reste une situation délicate à régler, avec meurtre à la clé. Martine réfléchit quelques instants, décide d’opter pour la préservation de son moi à elle. Elle récupère un chiffon, frotte l’arme du crime avec, puis place celle-ci dans la main de l’intruse. Elle ne sait pas de qui il s’agit, mais la femme bardée de cuir va lui procurer un parfait alibi.

Dans la cuisine, au milieu des bris créés par sa dernière dispute avec Brad, elle se lave les mains du sang coagulé de sa sœur. Elle tranche ensuite un oignon, force ses yeux à rougir de larmes, puis jette le légume compromettant dans le vide-ordures. Par acquis de conscience, elle gomme l’odeur compromettante du bulbe en frottant ses doigts contre la chair d’une pomme de terre et se débarrasse aussi du tubercule. La jeune femme grimace à cause du picotement désagréable qui envahit ses sinus. Filant dans la chambre conjugale, elle se précipite sur la commode afin de se procurer un mouchoir. Tiens, les revues de son mari… Fascinée, elle examine la couverture du premier exemplaire. Le titre en est : Drummer, anglais pour batteur, le violon d’Ingres de son époux. Mais la photo imprimée sur le papier glacé montre un motard moulé dans un costume de cuir, le torse musclé et poilu harnaché de chaînes. Elle remarque alors le sous-titre qui signifie : revue internationale de sado-masochisme.

Martine soupire. Brad était sûrement un homosexuel plus ou moins refoulé. S’il la battait, s’il la trompait avec sa sœur, c’était pour se prouver sa propre virilité dans le contexte des valeurs honorables du présent. Dommage ; elle s’avoue maintenant qu’elle aurait volontiers pratiqué le triolisme, avec un second homme. Tiens, un qui ressemble à Tom Cruise, par exemple. C’est si agréable, un fantasme sans culpabilité…

Voyons, devrait-elle détruire les revues ? Non, sans doute pas, plus près on reste de la vérité, moins on a de chances de se contredire. La jeune femme revient dans le salon, avise l’intruse toujours inconsciente. Bon, il va falloir se presser. Se conditionnant à avoir l’air affolé, pensant à ses premières règles, elle se saisit du combiné téléphonique et compose le numéro de la police. Il y a une motarde qui va regretter de s’être introduite chez des étrangers.

Commentaires du chat :

« Myhène où ? »

L'illustration "Le chant de l’égoïsme" est de Bruno B. BORDIER.