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Souper avec orchestre |
La navette de reconnaissance fonçait en aveugle. Jean-Eugène manipula une énième fois les réglages des écrans. -Rien-
« Il n'y a que deux solutions, pensa-t-il... Ou bien l'Univers a disparu, ou bien tous les senseurs sont tombés en panne en même temps ».
Il haussa les épaules. Ni l'un ni l'autre cas n'était vraisemblable. A moins que... Il prit soudain conscience qu'il percevait des sons, comme une espèce de vibration modulée. Il osa à peine formuler le fond de sa pensée : de la musique !
« Allo, Charles !... »
Pour la centième fois peut-être, le récepteur resta muet... Son compagnon ne donnait plus aucun signe de vie, et le son, toujours. Le son dans l'espace !...
« C'est impossible, s'exclama soudain le pilote. Impossible ! il n'y a pas d'air, rien d'assez dense pour vibrer de cette façon à l'extérieur. » Il tendit la main vers l'interrupteur pour tenter un nouvel appel, mais laissa retomber son bras, découragé. A quoi bon, il ne voyait plus rien au dehors, il était seul. Pourtant, la musique... L'homme se laissa doucement aller contre sa couchette et s'assoupit un instant.
La lumière rougeâtre qui émanait du détecteur interne l'éveilla brusquement. Depuis combien de temps était-elle allumée ? Depuis combien de temps était-il endormi ? Et toujours cette musique. Il contracta les mâchoires. Il avait bien dit “musique”. Et cette lampe. Il n'osait faire un geste, se retourner, respirer trop fort même. L'intrus devait se trouver derrière lui.
Des accords de banjo ou de guitare. Il n'était pas sûr de bien les identifier. Cela, d'ailleurs, n'avait pas grande importance. Ce qui en avait, c'était leur incongruité ici, dans l'espace interstellaire. Bon sang, quelle décision prendre ? Le voyant du détecteur interne brillait toujours avec la même intensité. Un être conscient, intelligent se trouvait dans la cabine avec lui, derrière lui, le guettait. Soudain, il se retourna en criant :
« Qui que vous soyez, arrêtez, vous êtes dans... »
Les mots moururent sur ses lèvres. Derrière lui il n'y avait personne. Du piano peut-être ?... Il ne parvenait à reconnaître aucun des instruments qu’il entendait. D'ailleurs, il ne voyait d'instrument nulle part, ni de musicien. Le détecteur interne devait être tombé en panne, comme tous les senseurs. Jean-Eugène tripota nerveusement les câblages, pianota sur les claviers, enclencha toutes les vérifications : ça ne changeait rien. Il fallait se rendre à l'évidence, il y avait une intelligence dans la cabine, dont le mode d’expression était un orchestre, et cette intelligence n'était portée par aucun organisme décelable. Sauf par les oreilles. Le pilote frissonna.
« Je suis Jean-Eugène Corda, Lieutenant de la force populaire terrienne. J'ai suivi les cours de l'Institut d'astrophysique de Novosibirsk, s'efforça-t-il de marteler, comme pour couvrir la musique insensée qui continuait à retentir. Je suis détaché à la formation de surveillance des nuages cosmiques numéro quatre. » Il haletait, suffoquait presque :
« J'étais en patrouille avec le sous-lieutenant Charles Lington, nous avons repéré l'amas et... » Il se tut, épuisé, puis, affalé sur le siège, perdit à nouveau conscience et sombra dans un sommeil agité.
"Souper avec orchestre" a été publié en 1982 dans le journal La feuille d'annonces de Valenciennes, puis lu au cours de l’émission de Pierre Gévart : "La boîte à PIGE" sur Radio Beffroy L'illustration "Blême" est de Catherine GILLET. |