|
La page à CAZA |
Caza est notre parrain, nous l'avons coopté dès le premier numéro d'Univers & Chimères.
Vous en connaissez beaucoup, vous, des grands comme lui, bourrés de talent, qui distribuent volontiers
leurs oeuvres à des petits webzines comme nous ? Eh bien Caza, il est comme ça.
Et comme en plus d'être bourré de talent, il a un sacré sens de l'humour
(il n'y a qu'à lire ses newsletters pour s'en convaincre), et qu'il écrit,
il nous a envoyé une petite historiette : Chronique de la vie à l'ère Terre-serre.
Avec plein d'illustrations, mais qui n'illustrent pas vraiment l'histoire.
Mais c'est pas grave. Ca nous donne l'occasion de nous -- et de vous -- faire plaisir, avec une page qui lui est consacrée. Voilà donc La page à Caza.
La banane errait inlassablement.
Les dents à ras du plancher, elle reniflait l’odeur d’ozone qui stagnait dans les sous-couches
atmosphériques de l’usine désaffectée. Ici, en d’autres temps, on avait cultivé l’emphase et
la boulogne, et c’était une grande chose de voir les boulonneurs attablés à la chaîne,
ahanant et coagulant leurs synthèses sans en démordre, voire sans débander.
De nos jours, hélas, il ne restait plus rien de cette activité lucrative pour les uns
et honteuse pour la plupart. Les citoyens avaient fui, avec de la cendre noire dans les
cheveux et des regards éteints.
La banane, donc, toutes antennes en alerte, parcourait systématiquement le second niveau.
À chaque extrémité de ses allers, face au mur devenu lépreux (les murs lépreux sont-ils contagieux ?),
elle faisait demi-tour en lâchant un petit cri et entamait son retour sur une ligne de carreaux plus au sud.
Car le bâtiment était orienté étymologiquement, selon les points cardinaux, le sol était carrelé et elle
était entrée en lice par le nord.
Elle était en chasse. Un bruit courait en effet dans le peuple des bananes nomades que l’ancienne usine
d’emphase abritait des colonies de salmonons et de salmonelles, proies favorites des bananes dans la
période précédent la mue. (Cette phase de développement saisonnière,
pendant laquelle se construit la nouvelle peau, exige en effet une grosse quantité d’énergie.)
A son soixante douzième aller-retour, l’odorat affûté de la bête décela enfin la fragrance caractéristique
de la salmonelle : des femelles, oui, et nombreuses, quelque part au sud-ouest.
La banane prit une diagonale et accéléra sa course. Pourtant, au bout de quelques pas,
elle trébucha sur une peau et s’étala de tout son long.
Une peau, ici ? Une peau de banane ? L’aurait-on devancée ?
Mais non, c’était sa propre peau : la mue avait commencé, avec plusieurs semaines d’avance. Fatalitas !
Sans doute le long trajet qu’elle avait dû faire au soleil, sans protection, pour atteindre l’usine
emphatique avait-il accéléré le processus. Prise des affres de la transformation, elle allait stagner
sur place plusieurs heures avant de pouvoir s’ébrouer toute fringante dans sa nouvelle peau gracieusement
tachetée. Et à condition qu’elle ait assez d’énergie pour cela. C’est maintenant qu’un bon repas de salmonons
et de salmonelles lui aurait sauvé la peau. Rampant, elle reprit cependant sa progression parturiente,
essayant de rejoindre tant bien que mal le coin sud-ouest d’où venait la bonne odeur.