Univers & Chimeres n ° 2 Juillet 2005.
Dernière modification le 13/09/2005.

Accueil
Articles
Nouvelles
Entretiens
Chroniques
Infos & Contact
Archives & Téléchargements

Pas de chanson pour Julie
de
Nicolas BALLY

 

Ce texte est pour Julie,
évidemment,
qui m’a inspiré d’autres choses,
délicieusement.


La Musique est un pont entre ce monde et le Monde de toutes les beautés. Hildegarde von Bingen,12éme siècle



Julie sourit en dormant. Depuis toujours peut-être, et pour toujours sûrement.

Ce matin là elle rêvait qu’elle était morte étranglée, et que l’inspecteur Derrick enquêtait sur son assassinat. Il le faisait tout en restant dans un troquet en bas de sa rue, en plaisantant avec la patronne, en s’enfilant bières sur bières.

Louis la réveilla malgré lui. Il était entièrement habillé quand Julie eut fini d’évacuer les fantômes de son sommeil.
« Où vas-tu ?
— On répète, aujourd’hui. Il faut trouver des paroles pour le nouveau morceau.
— Tu écriras une chanson sur moi ?
— Peut-être bien. »

Il l’embrassa et partit.
J’ai écrit ‘Ce matin là’ mais il était aux alentours de quatorze heures. Julie hésita entre un petit déjeuner conséquent et un dîner léger. L’histoire ne dit pas lequel des deux elle choisit.

Deux mois plus tard, Louis ne s’était pas décidé à écrire une chanson parlant de sa dulcinée.
« C’est étrange, tout de même, osa-t-elle lui avouer, les Julies n’inspirent pas. Je ne connais aucune chanson (aucune bonne chanson) qui parle d’une Julie. Alors que tous les autres prénoms féminins ont été loués plusieurs fois, le mien semble être… stérile.
— Il y a Julie la Petite Olive des Wriggles, lui rappela Louis.
— Je te parle de chansons romantiques. Aucune Julie ne fut muse de musicien !
— Mais si, tu es ma muse…
— Alors pourquoi aucune chanson ? Tu en avais écrit une pour celle d’avant ! Moi je ne t’inspire pas. »

A l’entendre, on aurait pu croire qu’elle sortait avec Louis dans le seul et unique but de lui inspirer une belle chanson.
Et c’était le cas.

Julie quitta Louis. Elle connut de nombreux autres musiciens, et n’en inspira aucun.
Je ne reviendrai pas sur la moralité de sa technique. Sachez que Julie ne faisait jamais l’amour sans tendresse. Sans amour, peut-être, car l’amour n’existe qu’une fois. Mais jamais sans tendresse, jamais pour blesser.
Je n’en parlerai plus, alors j’espère avoir été clair.

Comme elle ne parvenait pas à lutter contre l’étrange malédiction qui pesait sur son prénom, Julie tenta de la comprendre.
(il aurait été plus malin de sa part de commencer par là, mais ça m’a permis d’introduire le sujet avant de passer à l’action proprement dite)
Elle prit donc la courageuse décision de rencontrer la Reine des Julies.
(c’est l’action dont je parlais dans la parenthèse précédente)

Le Royaume des Julies est splendide. Construit en forme de gidouille, il est traversé de mers bleues comme les yeux de mon héroïne, et de sable blond comme ses cheveux. Tous les bâtiments peuvent être séparés en cent parties distinctes dont la description mériterait maints romans. Aucun plafond n’y est blanc et monotone. Et il y a là-bas les fameuses fontaines de vin rouge que l’on associe bien souvent au Paradis Terrestre, mais avouez que la confusion est justifiée, car comme vous vous en doutez le Royaume des Julies est peuplé de Julies.

Pour notre plus grand bonheur, de nombreuses autochtones ont décidé (et décident tous les jours) de venir dans le Royaume des Toulemonde. Cela a pour conséquence directe que leur propre royaume est atrocement dépeuplé. La Reine y est donc très seule, et toujours ravie de voir une de ses sujettes revenir au bercail, même pour quelques jours.

« Julie ! s’écrièrent-elles en se voyant.
— Alors, raconte-moi, comment est-ce à l’extérieur ?
— Étrange et fabuleux, Grande Reine. Mais je viens vous voir pour une affaire déplaisante.
— Conte-moi donc tes ennuis.
— La musique du Royaume des Toulemonde est la même qu’ici, l’appréciez-vous ?
— Bien sûr, Julie, bien sûr !
— Vous savez bien que certains prénoms deviennent des titres, des chansons. Lucie, Céline, Marie, Alice, Laura, et même Ernestine, ont toutes inspiré de talentueux musiciens. Les Julies voyagent beaucoup, et pourtant…
— N’en dis pas plus, je connais ta question.
— Connais-tu la réponse ?
— Oui, il s’agit d’une décision venant de… là-haut. »
La Reine des Julies pointa son index vers le ciel de son Palais, et les deux beautés se regardèrent en silence.
Là-haut.

Tous les escaliers mènent à un palier, un étage, quelque chose. Mais alors que vous étiez arrivés à ce point précis, avez-vous déjà tenté de continuer, de monter au-delà de l’escalier ?
Si vous l’aviez fait, vous seriez arrivés là-haut.
C’est à cet endroit que se décident de nombreuses choses. On y trouve quelques rêves de chats, et un passage vers la Terre Endormie. Les meilleurs poissons viennent de là, et on dit (mais alors là, je ne suis pas sûr, mais pas sûr du tout) qu’Elvis Presley y tiendrait une boutique de bonbons.
Il y a des décisions, mais pas de décideur fixe. Là-haut n’est pas un royaume. On y vient, et si l’on décide de quelque chose, alors cela se produit.

Enfin, à priori c’est ce qu’il se passe, mais ça ne fonctionne jamais très bien. Julie tenta d’y décider que les Julies seraient enfin des muses, et rien ne changea.
Pour l’anecdote, il paraîtrait que José Bové y aurait décidé de pas mal de trucs, sans résultat, que Jorge Luis Borges y serait passé dans le seul et unique but de chambouler l’univers (devinez s’il a réussi), et que moi-même j’y serais allé décider que je ne me souviendrai pas y être allé.
Bref, là-haut, c’est un peu n’importe quoi. D’ailleurs, c’est un groupe de jazz qui y décide la météo locale.

Mais comme dans tout n’importe quoi, il y a un Bureau des N’importe Quoi où l’on peut aller demander différentes choses. Qui a décidé quoi, par exemple.
Julie, s’inspirant de l’exemple donné ci-dessus, alla demander qui avait décidé de la malédiction que je ne vous rappellerais pas parce que je l’ai assez dite et que ce texte est publié sur un support qui ne paye pas aux mots, alors il est inutile d’en faire des tonnes pour gagner plus de fric.
Pour la même raison (la deuxième que j’ai cité), je ne détaillerai pas les dures épreuves que Julie dut traverser. Là-haut, l’administration est la même que dans notre bon vieux Royaume de Toulemonde. Ça peut sembler drôle et burlesque la première fois, mais on s’en lasse vite.
Elle obtint donc finalement le nom de l’imprécateur, un certain Nicolas Tripier. Il était mort depuis longtemps, vu l’ampleur de la malédiction, mais Julie n’abandonna pas pour autant. Elle se rendit au Royaume des Nicolas.

Je connais bien ce royaume, étant donné que j’y habite. C’est un lieu fou et paisible, où le ciel est comme un océan inversé, où chaque chaumière est en bois d’arbre, où les hiboux ne sont pas ce que l’on pense, et où il y a toujours de la musique dans l’air. Je ne suis sûrement pas le mieux placé pour en parler, mais il me semble que les habitants de ce royaume sont des plus sympathiques.

Il était anciennement interdit de se rendre dans un Royaume Prénomial qui n’était pas le vôtre, mais les frontières s’estompent, et de nombreux portails gardés se changent en larges ponts. De plus, il est connu que les Nicolas ont toujours eu un faible pour les Julies.

Ainsi, notre héroïne pénétra sans mal dans mon univers, et mon Roi l’accueillit avec le sourire qu’il réservait aux grandes occasions.
« Ah ! Demoiselle de l’extérieur, soyez la plus bienvenue des bienvenues, car pour vous et pour d’autres, J’Utilise Les Illusions Éphémères.
— Je viens pour une triste énigme.
— Elle sera triste quand elle sera dévoilée.
— Contribuerez-vous à l’attrister ?
— Posez-la, que je vois si elle me plait.
— La voici ; l’un de vos sujets, Nicolas Tripier, a un jour pris une grave décision, là-haut.
— N’en dites pas plus, je connais votre énigme.
— Saurez-vous l’anéantir ?
— Nicolas Tripier était tombé amoureux d’une Julie, ce que je comprends bien. Mais comme les histoires d’amour finissent mal…
— En général.
— Non, toujours. Une histoire d’amour, c’est beau. Alors quand cela se termine, c’est triste. Dire qu’une telle histoire finit mal est donc un pléonasme.
— Hmmm… Admettons. Se serait-il vengé sur l’ensemble des Julies ?
— Vengé ? N’insultez pas mon peuple ! Les Nicolas sont peut-être des enfants, mais ils ne sont pas puérils. »
Julie n’osa pas contredire cette contradiction.
« Qu’a-t-il donc fait ?
— Il est tombé amoureux d’une Julie.
— Vous me l’avez déjà dit.
— Non, il s’agissait d’une autre. Et de cette autre aussi il fut séparé.
— Ce sont des choses qui arrivent.
— Tous les jours, oui, surtout chez les Nicolas. Mais celui-là tomba amoureux et fut triste vingt-sept fois d’affilé.
— Oh ! Il fut sûrement démoralisé, je comprends. Mais pourquoi cette malédiction ?
— Parce que, comme tout Nicolas, il adorait la musique. Je l’ai vu revenir de là-haut, il m’a dit qu’il y avait eut une atroce pensée, que les Julies inspiraient assez les cœurs pour avoir à inspirer autre chose. Il fut entendu. »

Le silence se fit dans le petit palais du Roi Nicolas. Jusqu’ici, leur entretien avait été bercé par les mélodies d’un lointain pianocktail, mais celui-ci cessa de jouer, le temps de goûter la ritournelle.
« Que peut-on faire ? osa enfin demander Julie.
— Personne ne peut revenir sur ce qui a été décidé là-haut. Désirez-vous tant que ça avoir une chanson inspirée par votre beau prénom ?
— J’aime tant la musique… Être ignorée par elle, c’est comme de ne pas être reconnue par sa Reine. Et j’ai accompli de nombreuses choses pour atteindre mon but !
— Abandonnez. L’abandon est un plaisir immense… Hum, ne m’écoutez pas. Ce que je pourrai faire, ce serait, hmmmm… Je pourrais demander à mes artistes de s’inspirer de vous. Mais ça ne seront que sculptures, poésies, peintures… Pas de musique, ils n’y arriveraient pas. J’ai auprès de moi le Nicolas qui sculpta Lemia, j’ai le jardinier qui vous offrira sûrement une plante à votre nom, j’ai l’orfèvre Nicolas de Verdun…
— Je ne voudrai pas abuser de votre gentillesse.
— Mais elle sert à cela, Mademoiselle, abusez-en, elle vous attend, ma gentillesse est votre esclave. Je composerai moi-même le poème qui vous sera dédié. »

Et c’est ainsi que le Roi Nicolas réuni ses artistes autour de lui et leur présenta Julie.

Je le remercie pour cela, et pour m’avoir autorisé à faire publier ce texte, qui était d’abord destiné à n’être qu’offert.

L'illustration "Julie" est de MiKl.
photoshop 5.5 et la plume ? une wacom :]

Univers & Chimeres n°2 Juillet 2005 : Les textes et les illustrations restent la propriété de leurs auteurs.