Univers & Chimeres n ° 4 Décembre 2009.
Dernière modification le 29/12/2009.

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Plaquer quelques accords et se sentir invulnérable
de
Gaëlle BUSSOTTIN

 

Je ne suis pas un grand guitariste, et ne le serai jamais ; je taquine la guitare sèche depuis bientôt deux décennies avec la seule ambition que l’instrument réponde à mes sollicitations capricieuses. Je me passe d’elle sans crier gare, elle se rappelle à moi impérieusement ; ma vieille Takamine attend la chaleur incertaine des derniers rayons pénétrant la véranda pour se rendre indispensable.

Je la déloge de son trépied rudimentaire, plaque quelques accords en regagnant le fauteuil du salon. Là où d’autres se tiennent droits comme des i, les doigts à l’équerre prêts à l’arpège diabolique, je m’affale et me blesse doigts et poignets à les contraindre à ma volonté. Puis je joue. Pas d’accord gratté, trop agressifs pour une tiède fin d’après-midi. Des arpèges légers, des ritournelles interminables, des accords qui n’étaient pas forcément appelés à se rencontrer, certains peut-être qui n’auraient jamais dû se côtoyer… peut-être.

Le chat s’en fout. L’imbroglio de notes heureuses et malheureuses lui passe bien au-dessus ; lui s’intéresse à ses insectes obtus qui ne voient jamais l’obstacle incontournable dans la vitre traîtresse. Le monstre les mangera quand son bon plaisir l’y poussera.
A chacun sa marotte, je compatis avec les mouches en leur envoyant quelques notes éparses comme compagnes de vol.

Il m’arrive de jouer quelques tours aux clés d’accordage, de leur donner quelques tours pour faire chanter les cordes autrement. L’open tuning dit-on. Surpris, le manche ne sait où donner du la : reste l’impromptu qui étonne plus qu’à son tour, dérape souvent.

En ce dimanche tiède, le bois de ma guitare est frais sous mon aisselle. Une fois de plus je brouille le vocabulaire des clés. Fidèle au poste, mon chat insecticide taquine sa future pitance ; pourtant, cette fois, c’est moi qui lui vole sa proie. Je plaque un accord incroyable qui foudroie une mouche en plein vrombissement. Le petit corps rebondit au sol, inerte tandis que mon félin gonflé jusqu’au dernier poil fuit en trombe. Quelques crapules ailées tiennent encore l’air en titubant, et je réessaie mon accord assassin. Les zonzonneurs ne résistent pas au deuxième assaut, et rejoignent la première victime sur le plancher. Dans un rire décontracté, je réitère l’accord dans une sarabande fébrile, au grand damne des plantes vertes qui jaunissent et piquent du nez aussi sec. J’apprendrai plus tard que les cochons d’Inde de la petite voisine ont eux aussi rendu les armes devant ce bouquet de notes venimeuses.

Je martèle l’accord sans pouvoir expliquer mon entêtement, puis dois cesser parce que mon bras s’engourdit et une sourde douleur me monte aux tempes. J’ai pourtant connu la joie enfantine de redécouvrir le cri qui tue, de pousser ce kïaï jusqu'à la nausée et faire plier la vie devant ma volonté.

Plaquer quelques accords et se sentir invulnérable, voilà tout.

L'illustration "Plaquer quelques accords et se sentir invulnérable" est de Sébastien GOLLUT.

Univers & Chimeres n°4 Décembre 2009 : Les textes et les illustrations restent la propriété de leurs auteurs.