Univers & Chimeres n ° 4 Décembre 2009.
Dernière modification le 29/12/2009.

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Le violon de la fée
de
Nathalie DAU

 

A Mamina
et à tous ceux issus de notre orme ancestral

" Rien n’est plus fantastique et plus fou que la réalité, et le poète se contente d’en recueillir un reflet confus, comme dans un miroir mal poli. "
E. T. A. Hoffmann, Contes fantastiques



Il était une fois une histoire, qui s’amusait à chatouiller la langue des conteurs, si bien qu’ils ne pouvaient s’empêcher de la colporter d’un bout à l’autre du Pays, la déposant comme une offrande au creux des oreilles attentives.C’est ainsi que je l’ai reçue, un jour que je baguenaudais de pentes en vallons pour dépouiller les framboisiers, chapeau de paille sur la tête et panier rond à bout de bras. Juste à l’orée de Bois-Gourmand, où les vipères gardent les sentes qui ramènent au village, gît un mélèze foudroyé déjà vêtu de mousse bleue. Assis dessus, le conteur paraissait m’attendre. Son couvre-chef était de feutre mou, pareil à celui de nos pâtres, et ses bottes à revers se noyaient pour moitié dans le parterre d’œillets des Alpes. Il portait un gilet fait en peau de mouton, une culotte de gros drap, une chemise immaculée brodée de campanules au col et aux poignets. Son familier, un écureuil plus brun que roux, pointait son museau effronté hors du fouillis de boucles qui mourait sur ses épaules. Des boucles brunes elles aussi, où des brindilles accrochées évoquaient une sieste récente entre les bras de la forêt.

" Je suis Dino l’Etoile, se présenta-t-il aimablement. Je suis conteur, fils du vent et de l’orme, ami de la rivière et des petits enfants. "

Répondant à son sourire, je lui avouai mon prénom et mon état de citadine, en vacances universitaires dans le village qui hébergeait tous mes étés.

" Et les étés sont chauds, même à cette altitude. Puis-je t’offrir à boire, jeune étudiante ? En échange, je goûterais bien volontiers à tes framboises. "

Je pris sa gourde de fer blanc, glacée contre ma paume, et bus avec délice un peu de cette eau claire au goût de neige et de ciel pur.

Puis j’attendis, mais il ne disait rien. Sa main piochait dans mon panier, les fruits s’écrasaient dans sa bouche en tachant ses lèvres de rouge et, derrière ses lunettes dorées, ses yeux de bogue et de châtaigne exprimaient le contentement.

En d’autres circonstances, c’est un spectacle dont je me serais vite lassée. D’ailleurs, je songeais à prendre congé pour retourner à ma cueillette mais, avant que j’aie pu trouver le temps d’annoncer mon départ, l’écureuil escalada mes tresses, délogeant mon chapeau qui tomba dans les fleurs et devint nid où s’installa l’impudente bestiole.

" Hé ! Veux-tu bien déguerpir, toi ?
- Es-tu donc si pressée, jeune fille ? N’est-ce pas la saison des vacances ?
- Mon chapeau…
- Il te le rendra tantôt, quand tu en auras de nouveau l’usage. Pour l’instant, je quémande ton aide. Je viens d’un village éloigné et méconnais ces pentes-ci. Voudras-tu me guider jusqu’à la jonction des trois routes, où la dame de mes pensées m’a fixé rendez-vous ? "

N’y voyant pas malice, j’acceptai sans me faire prier. L’écureuil me rendit mon grand chapeau de paille et nous marchâmes de concert, son maître et moi, parmi les hautes herbes entrelacées de fleurs qui explosaient en teintes vives, dans ce vallon où le soleil repoussait l’ombre sous les bouquets de mélèzes.

Nous goûtâmes un silence parfait, entre les chuchotis du vent et les stridulations d’insectes. Instants d’une qualité rare, à la limite du magique. Et puis je découvris que l’écureuil, qui me toisait depuis l’épaule de son maître, avait le regard malicieux d’une créature plus lutine.

Nous nous trouvions encore à la limite du magique… sauf que nous venions de changer de côté. Imperceptible différence, subtilité de jeux de formes et de matières, de perceptions et de couleurs, de tessitures et de parfums. Et ce fut à ce moment-là, tandis que nous enveloppaient les premiers châles vaporeux du crépuscule, que le conteur céda aux démangeaisons de sa langue.


Mon histoire est d’abord un décor de Lorraine : une petite ville aux maisons rapprochées, d’un gris clair qui commence à foncer sous l’action conjuguée des cheminées d’usines - récemment implantées à la sortie du bourg - et du climat, régulièrement grognon, si bien que les façades ont rarement le temps de se sécher entre deux pluies. Des pluies qui, loin de les laver, les teignent de scories.

A l’époque où commence mon histoire, les dames et les messieurs se déplaçaient encore grâce à de vrais chevaux dont les sabots ferrés claquaient sur les pavés des villes. Les dames avaient des jupes longues et des ombrelles frangées de dentelles. Les messieurs saluaient en soulevant leurs grands chapeaux. Quand les messieurs se rencontraient dans des salons spéciaux qui sentaient très fort le cigare, ils aimaient boire des petits verres et discuter de tout en se tortillant les moustaches. Mais ce qu’ils préféraient, c’était vérifier l’heure. Et ils sortaient souvent, de leurs gilets brodés, leurs grosses montres mécaniques suspendues à des chaînettes d’or.

En ce temps-là, donc, dans le chemin de la Ville Longue, il était une fois un artisan luthier descendu depuis peu des montagnes génoises afin de s’installer en France. La tradition d’alors contraignait tous les Transalpins à s’établir loin de la frontière italienne, car l’on redoutait l’espionnage et plus encore la contrebande, ou bien la trahison si jamais la guerre éclatait. Comme un grand nombre de ses frères attirés par les sirènes d’aciéries, le luthier avait emprunté les voies remontant vers le nord. Il se nommait Pazzi et, loin des machines hurlantes et contremaîtres gueulards, il passait tout son temps dans deux pièces obscures qui lui servaient tout à la fois d’atelier, de boutique et de chambre à coucher.

Pazzi n’était pas riche. Il n’avait pas de cheval ni d’attelage. Pas de montre à chaînette dorée, pas de gilet brodé ni de grand chapeau noir brillant. Mais Pazzi ne s’en souciait pas. Il n’avait pas franchi les Alpes afin d’amasser des fortunes. Ses parents venaient de décéder, son village lui-même agonisait, les jeunes émigraient vers la France et les promesses de travail, alors Pazzi avait suivi pour ne pas rester seul, et pour offrir à ses pays, quand ils n’étaient pas à l’usine, de quoi se souvenir des terres de soleil et de vin. Outre ses violons, Pazzi créait des tambourins, des fifres et des pipeaux, des triangles à grelots et des cabrettes en peau de chèvre. En ville, des quartiers nationaux s’étaient constitués, les Italiens par-ci, les Polonais par-là, et tous les vieux amis de Pazzi habitaient dans sa rue. L’épicier, qui fabriquait et vendait des pâtes fraîches aux trois couleurs, se tenait juste en face ; Pazzi n’avait qu’à traverser pour acheter l’huile d’olive et quelques gourdes de fromage, un bouquet d’herbes de cuisine, des tomates séchées et la bouteille de vin rouge entortillée de paille. Rouge aussi la couleur de ses convictions politiques. Et quand, le dimanche matin, les grosses cloches de l’église invitaient à la messe, Pazzi, qui ne s’y rendait pas, faisait sa promenade de saluts divers s’achevant au café, et il avait vraiment fière allure avec sa chemise d’un blanc éclatant, sa ceinture de drap et son foulard cerise noué autour du cou.

Pazzi avait toujours travaillé de son mieux pour les musiciens du quartier. Mais, un jour, une terrible guerre secoua toute la planète. Les musiciens s’habillèrent en soldats, ils prirent de lourds fusils pour remplacer leurs instruments et la troupe partit défendre des frontières et la notion de liberté. Du coup, Pazzi perdit presque tous ses clients. Pourtant, espérant bien qu’ils reviendraient, il poursuivit son travail.

Mais les années passèrent. Les tambourins et les cabrettes s’entassaient dans les armoires et sur le banc de la vitrine. Quand la guerre s’acheva enfin, beaucoup de musiciens ne revinrent jamais. Ou ceux qui revenaient avait perdu une main voire un bras, ou bien les jambes pour danser, le souffle pour chanter. Surtout, ils montraient des regards hantés par le souvenir des tranchées. Et Pazzi, qui n’avait plus d’argent du tout, envisagea un soir de vendre sa boutique.

Il était vraiment tard. Les cloches avaient sonné la dernière heure avant minuit. Dehors, tout était sombre et silencieux. Seule une petite chandelle brûlait encore dans le chemin de la Ville Longue : c’était celle de Pazzi, elle éclairait ses additions.

Mais le luthier n’avait plus le cœur à compter. Pour la première fois, il se sentait écrasé de fatigue. Et triste, triste ! Si triste que de grosses larmes roulaient de ses yeux sur ses joues où s’esquissaient des rides amères.

" Ne pleure plus, cher Pazzi ", fit soudain, près de lui, une voix aiguë comme une chanson de pipeau. " Va plutôt chercher, tout au fond de ton coffre à habits, la boîte bleue que t’a léguée ton grand-oncle Orlando. "

Très étonné, Pazzi leva la tête, chercha de tous côtés et aperçut enfin, dans la lueur tremblante de sa chandelle, une follette minuscule, c’est-à-dire une fée, tissée de ces clartés qui révèlent et de ces flammes qui inspirent.

Pazzi avait un cœur d’enfant, aussi frais qu’un ruisseau cascadant sur des rochers verdis de mousse, et aussi lumineux qu’un rayon de soleil engluant ses reflets dans un grand pot de miel sauvage. En découvrant la fée, il ne s’étonna plus et partit fouiller dans son coffre, sans laisser aux questions l’idée de le troubler. Et c’est ainsi qu’il faut agir dans ces moments privilégiés, quand les follettes, ou les lutins, ou les hautes fées magiciennes font aux gens comme nous l’honneur de se montrer.

Depuis combien d’années la boîte dormait-elle sous la pile de linge ? Pazzi l’avait reçue à un âge fort tendre, alors qu’il ne savait pas lire. Il l’avait ouverte, s’était étonné de la trouver vide, y avait rangé un fort joli morceau de bois ramassé le matin, par jeu, en bordure de forêt. Puis il avait laissé traîner le tout au grand dam de sa mère, qui s’était empressée d’enfouir cette complice du désordre au fond du grand coffre à habits. Pris par d’autres nouveautés, plus ludiques, Pazzi avait vite oublié sa boîte et son morceau de bois. Puis les années s’étaient chargées de lui trouver mille autres préoccupations.

Au fond du coffre de Pazzi gisaient tant d’objets négligés, tant de témoins de son passé, tant de souvenirs de famille ! Il découvrit ainsi, très ému, deux tableautins ovales où ses parents, jeunes et bien mis, souriaient éternellement grâce à un peintre de passage, au pinceau vif et à la main habile, qui avait payé de son art quelques journées d’hébergement. Il croisa aussi sa robe de baptême, la boîte à bijoux de sa mère avec l’anneau de fiançailles qui ne servirait plus jamais, Pazzi ayant choisi de demeurer célibataire. La blague à tabac de son père, quelques papiers légaux rédigés en génois dont l’administration française n’avait pas l’usage… et il retrouva enfin, outre le souvenir qu’une follette l’attendait, la jolie boîte de bois bleu.

Propre, comme neuve, avec un beau fermoir de laiton. Pazzi alla la déposer devant la fée et reprit place sur son banc, attendant des instructions supplémentaires.

" Ouvre ! " flûta la délicate créature dorée.

Avec un clic suivi d’un clac, le couvercle se dressa à la verticale. Pazzi avança les doigts, pour sortir de la boîte le morceau de bois qui n’avait pas changé, ou se montrait peut-être un peu plus brillant qu’il ne l’aurait dû : son écorce tombée, son aubier vernissé, sa couleur enrichie de patine automnale…

" Attends ! Ôte d’abord le papier fleuri qui double le couvercle. Et lis ce qui est gravé dessous. "

La follette riait toute seule. Quelle bonne farce anticipait-elle ainsi ? Un autre se serait méfié mais Pazzi savait que chez les fées, du moins chez ces fées-là, même la cruauté est jeu de l’innocence.

" Cassetta incantata del Maestro Ciliegia1, lut-il à voix haute. Qu’est-ce que cela signifie ?
- Il était une fois… Un roi ! s'écriront aussitôt mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois.
- Celui que j’ai mis dans la boîte ?
- Non, cher Pazzi. Celui que le Père la Cerise trouva. Un bout de bois qui riait et pleurait comme un enfant, qu’il remit à Gepetto qui en fit une marionnette, laquelle devint, à l’issue de bien des épreuves, un vrai petit garçon. Oh ! mais je comprends ton désarroi : tu n’as pas encore eu l’occasion de lire ce roman-là !
- Quel roman ?
- Pinocchio, par Collodi le Toscan. Cela fait bien trente à quarante de tes années de temps que cette histoire fut révélée aux oreilles puis aux yeux des hommes. "

Un large sourire s’épanouit sur le visage de Pazzi.

" Es-tu venue me raconter cette histoire ? demanda-t-il, gourmand.
- Non, Pazzi : te proposer de participer à l’écriture d’une autre.
- Mais je ne sais pas fabriquer de marionnettes !
- En effet. Toi, tu sais fabriquer des violons. "


Le Père la Cerise, malgré son nez rubis qui suggérait un vif penchant pour la boisson, possédait un don rare : celui de découvrir les bûches imprégnées de magie, comme un sourcier trouve les eaux secrètes et les révèle à la lumière.

Sa boîte bleue, sculptée dans de l’aulne puis laquée, était une sorte d’athanor, un creuset où le bois ordinaire se transmutait en véritable enchantement. Tel le bout de branche enfermé là par un Pazzi enfant. Un bout de branche devenu, au fil des ans, la quintessence d’un sortilège.

Quel sortilège ? La follette n’en avait rien dit. Comment la boîte était-elle arrivée entre les mains du grand-oncle Orlando ? La follette, évasive, s’était contentée d’évoquer un voyage en Emilie puis en Toscane, retour à Gênes, pour des raisons de commerce. Impossible d’en savoir davantage.

En revanche, sur le destin du bois désormais magique, la follette s’était montrée prolixe. Pazzi devait fabriquer un violon, dont il sculpterait l’âme dans l’aubier vernissé extirpé de la boîte bleue. Ensuite, il lui faudrait exposer ce violon en vitrine, et ne jamais le vendre.

" Mais si je ne le vends pas, comment pourrai-je en tirer cet argent qui me fait tant défaut ?
- Je m’occupe de tout. Mets-toi vite à l’ouvrage. Fais le violon ainsi que je t’ai demandé, et les sous tinteront bientôt dans ton porte-monnaie. "


Une seconde fois, les enfants d’Italie s’étaient déversés sur la France, pour fuir des hommes aux pensées sombres autant que leurs chemises, des hommes ruminant le meurtre fratricide et l’oppression par le pouvoir dictatorial.

Giani n’était pas Italien mais San Marinois. Sa république, cependant, enclavée dans l’Emilie, subissait les mêmes menaces que les voisins immédiats. Or le cœur de Giani versait dans un rouge utopique et généreux, habité d’espérance et même d’esperanto ; un rouge clair et pur, pas encore entaché par des pourpres sanglants ni l’écarlate de la honte. C’était un rouge frais comme un fruit de l’été, qui n’avait pas conscience des actes de tuerie que l’on commettait en son nom de part et d’autre de l’Oural. Un rouge qui donnait envie de croire en un homme bon, capable de partage : le rouge de l’amour. Et les pensées sombres des autres, les étriqués, les racornis, renfermés dans la contemplation de leur entrailles où macérait le noir de leur esprit de rétention… Ce sombre-ci ne faisait pas mystère de son désir d’assassiner ce rouge-là.

Alors Giani s’était mêlé au flux s’en venant épicer la Lorraine. Pour tout bagage, il possédait un vieux violon qui savait animer les noces, le regard bleu profond des poètes blessés, et une médaille de la Vierge, qu’il portait uniquement parce que sa bien-aimée se prénommait Marie.

Il fallait manger, se loger, conquérir sa place, la plus décente possible, dans le pays d’accueil. Giani suivit ses frères, ses cousins, ses amis, et trouva de l’embauche à l’usine, ce temple de l’acier où rugissaient en flamboyant les hauts fourneaux.

Giani fut affecté à la Machine ; un monstre de métal, hérissé de lames tranchantes. Elle engloutissait l’acier à grosses bouchées, le croquait goulûment, crachant des étincelles et des stridences effroyables, puis régurgitait des tronçons qu’on allait façonner plus loin. Peu à peu, Giani apprit à comprendre la Machine, presque à l’aimer. Il était le dompteur qui maîtrisait le fauve, il savait le faire ronronner, manger à la bonne cadence, se plier aux besoins des autres ateliers - exigeant leur quota quotidien de tronçons.

Un matin, la gourmande avala de travers. Giani profitait de sa pause, griffonnant quelques vers à l’intérieur du calepin qui ne le quittait jamais. On vint le quérir en urgence : qui d’autre aurait su débloquer la Machine ?

Il regarda son monstre, vit les lames immobilisées autour d’un gros morceau d’acier. Il aperçut aussi une étrange lueur, comme un reflet rougeâtre piqueté de blanc, tout au fond de la gueule d’ombre. Son regard bleu s’écarquilla, mais l’ingénieur, le contremaître et les convoyeurs de tronçons le suppliaient de se hâter. Giani hocha la tête, la première fois pour acquiescer, la seconde pour conforter son courage. Il avança la main, tira sur le morceau d’acier. Alors, la chose indescriptible lui cloua les doigts sous trois griffes impitoyables, et la Machine, ce matin-là, vomit des phalanges et du sang.

En ce temps-là, les hôpitaux ignoraient tout des chirurgies réparatrices. Giani rentra chez lui avec un gros pansement blanc pour couvrir ses moignons de doigts. Il prit son violon dans ses bras, l’étreignit avec désespoir… mais parvint à ne pas pleurer.

Les jours passèrent. Giani ne pouvait retourner travailler. Pas encore. Pas déjà. Pas alors qu’il savait qu’une bête maudite habitait la Machine. Quand on ôta ses bandages, gris poussière d’un côté, souillés de sang coagulé de l’autre, Giani sentit un grand frisson lui parcourir l’échine. Et il retourna se coucher, en disant qu’il était malade.

L’argent manqua. L’argent manque toujours, quand on en a trop peu pour pouvoir épargner. Giani se leva donc, rangea son vieux violon dans un étui guère plus flambant, et arpenta la ville, à la recherche d’un prêteur sur gages.

Mais il n’en trouva pas. Ce qu’il trouva fut la boutique de Pazzi.


" C’est pour une restauration ? " demanda le luthier en avisant les cloques de vernis sur l’instrument offert à son regard expert. Puis il leva le nez, vit les doigts amputés pour partie, la mine hâve du jeune homme, et se fustigea mentalement pour sa maladresse.

" Tu viens des aciéries ? " demanda Pazzi à son compatriote.

Giani haussa les épaules. Quelle importance, à présent ? Tout ce qu’il voulait, c’était son argent, autant d’argent que possible, et retourner se coucher.

" Petit, il faut remettre un peu de rouge sur ces joues. Ne bouge pas, je reviens. Y a du bon vin et du fromage, chez l’épicier d’en face. Avant de parler affaires, faut qu’on soit à armes égales, et rien de mieux qu’une rasade pour ragaillardir les hommes, pas vrai ? "

Giani attendit. Que pouvait-il faire d’autre ? Piquer dans la caisse ne lui aurait pas ressemblé.

Vois-moi ! prends-moi ! anime-moi !

Giani sursauta. Qui parlait ?

Il chercha un peu, ne vit personne, n’osa fouiller plus avant de crainte que Pazzi, à son retour, ne l’accuse à tort de vouloir le voler. Mais la voix retentit de nouveau, plus forte, insistante.

Vois-moi ! prends-moi ! anime-moi !

Cela semblait venir de la vitrine, entre le verre et le rideau de velours pendu à mi-hauteur sur une tringle aux reflets d’or. Giani écarta le velours, découvrit des cabrettes, des tambourins exposés et dans un angle, presque invisible, un violon qui lui souriait.

Il répondit à ce sourire. Un éclat bleu vibra alors sur les cordes tendues et la voix répéta joyeusement :

Vois-moi ! prends-moi ! anime-moi !

" Oui ! " hurla Giani, comme possédé.

Mais Pazzi entra à ce moment-là, avec son vin en robe de paille, son chapelet de gourdes fromagères, et Giani relâcha le rideau sans avoir touché au violon.


Ils parlèrent. Longtemps. Beaucoup. La sympathie naquit des confidences échangées. Giani récita ses poèmes, Pazzi s’empara d’un archet pour faire chanter le vieux violon, conclut qu’il valait mieux que son apparence cloquée, et proposa un prix majoré par l’estime. Mais la main amputée repoussa l’offre généreuse.

" J’ai changé d’avis, dit Giani avec force. Je ne veux pas d’argent. Juste un autre violon en échange de celui-ci.
- C’est idiot ! Avec tes doigts manquants, tu ne peux plus pincer les cordes. A quoi te servirait de posséder un instrument dont tu ne peux jouer ?
- Je peux jouer du violon que je veux.
- Et lequel veux-tu ?
- Celui qui est dans ta vitrine.
- Vraiment ? Tu crois pouvoir jouer de cet instrument-là ?
- Oui. C’est lui qui me l’a dit.
- Qui donc ?
- Le violon. "

Pazzi n’insista plus. Il savait bien que l’instrument n’avait rien d’ordinaire. Il se doutait que la follette avait conçu quelque projet concernant le violon enchanté. Manifestement, Giani possédait, lui aussi, le don précieux de voir les fées et d’en entendre les soupirs. La magie s’était exprimée, pas question de la contrecarrer par l’argutie et la raison.


Giani tint le violon ainsi qu’il faisait d’ordinaire. Sa main valide empoigna l’archet, ses yeux se fermèrent à demi, ses moignons de doigts pincèrent les premières cordes… mais l’harmonie ne naquit pas, car les phalanges qui restaient, trop courtes, échouaient à former les accords.

Des heures durant, Giani essaya, encore et encore, comme si sa volonté pouvait repousser les limites de l’impossible. Comme si ses doigts, au contact du violon, devaient soudain se rallonger, retrouver leur ancienne souplesse, leur toucher délicat, leur maestria.

Les sons grinçants qu’il produisait attirèrent quelques visiteurs. Les commerçants d’en face, des passants étonnés. On répéta sur tous les tons que son acharnement tenait de la stupidité et conférait à la folie. On le plaignit, on le moqua, on ne dit rien pour ressortir de la boutique en secouant la tête et haussant les épaules… et la nuit tomba.

" Tu devrais rentrer chez toi, petit. "

Giani serra les lèvres, crispa sa main valide sur l’archet, et poursuivit ses efforts. La sueur inondait son front, ruisselait sur ses joues, mais aucune larme ne s’y mélangeait.

Pazzi sortit, pour fixer les volets de bois à sa devanture. A chaque fois, le panneau heurtait la façade avec un bruit de percussion, ou de gendarme de théâtre. Les targettes s’enclenchaient en claquant, la chaîne et le verrou final sonnèrent comme un réveil… et Giani, arraché à sa transe, ouvrit enfin les yeux.

Le rideau de velours, entièrement rabattu sur la gauche, dégageait la vitrine. Avec les volets clos pour lui servir de tain, le verre devenait un miroir. Malgré la semi-pénombre de la boutique, Giani put se contempler de pied en cap. Et son regard, d’un bleu de fée, s’écarquilla.

Son reflet lui offrait la réponse.


" Ils disaient que c’était impossible ", déclara Dino l’Etoile au moment où nous arrivâmes à la jonction des trois chemins, comme la nuit descendait du haut de la montagne. " Pourtant, Giani accomplit ce miracle. L’archet dans sa main mutilée, il obtint de ses doigts valides qu’ils deviennent musiciens, dresseurs de cordes, glisseurs d’accords. Et il joua, joua, joua. Dans la boutique de Pazzi, à la terrasse du café, aux noces et aux bals du dimanche, sans jamais se tromper, sans jamais se lasser, sans jamais faillir. "

Le conteur se tut, et je retins un cri de frustration. N’était-ce donc que cela, la magie du violon ? La volonté épousant la dextérité ?

Je me souvins, brusquement. L’instrument savait sourire. L’instrument pouvait parler ! Il avait rendu son courage à un homme accablé, sa dignité et l’espérance ; il en avait sublimé le talent. Et, sous les doigts de Giani, je devinai que le violon avait poursuivi ses discours. Son chant libérateur, né du frottement des cordes et de l’écho rebondissant sur l’âme en bois magique… Oui. A l’écouter, tous avaient entraperçu l’inexprimable féerie, la transcendance du quotidien, le contre-pied de la banalité. L’union de cet homme estropié et de ce fabuleux violon composaient la source d’un rêve. De milliers de rêves... et d’un conte de fées.

Dino l’Etoile eut un sourire étrange, comme s’il avait suivi le fil de mes pensées et approuvait mes conclusions.

" Giani eut un neveu, que l’on prénomma Dante, précisa-t-il alors. Un garçon vif et curieux, autant qu’un écureuil. Rien n’échappait à son regard, et je me demande encore… Vois-tu, ce garçon est devenu premier violon à l’opéra. Ne trouves-tu pas cela troublant ? "

Il se détourna pour saluer sa dame - rien qu’une ombre estompée par les brumes du soir.

" Giani est mort depuis longtemps, jeune fille. Du moins, dans le monde des hommes. Mais ici, chez les fées, là où les notes ont des chatoiements bleus et des parfums de foudre apprivoisée par la soie des fleurs d’étherbelles, il continue à animer les assemblées dansantes et les noces de pleine lune. Ainsi s’achève mon histoire, et je ne te retiens plus, jeune fille. Ma dame attend que je l’escorte au bal, pour valser à mon bras au son du violon de Giani. "

Ainsi s’évapora Dino l’Etoile, sur un baiser qu’il m’envoya du bout des doigts et qui devint luciole en atteignant ma joue.

Je suis restée songeuse, tandis que la magie s’éloignait dans la nuit, puis j’ai emprunté le chemin familier, pour rentrer au village où je passais tous mes étés. Et j’y parvins sans jamais trébucher, malgré ornières et cailloux, car la pleine lune avait l’éclat d’un projecteur.

A l’automne, je suis allée à l’opéra et j’ai acheté le programme, histoire de vérifier.

Le premier violon se prénommait Dante.

Je ne me lasse plus de l’écouter jouer.

Pour les illustrations "Fée" est de Sandrine GESTIN et "Le violon de la fée" est de Sébastien GOLLUT.

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