Univers & Chimeres n ° 4 Décembre 2009.
Dernière modification le 29/12/2009.

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Souper avec orchestre
de
Pierre GEVART

 

La navette de reconnaissance fonçait en aveugle. Jean-Eugène manipula une énième fois les réglages des écrans. -Rien-

« Il n'y a que deux solutions, pensa-t-il... Ou bien l'Univers a disparu, ou bien tous les senseurs sont tombés en panne en même temps ».

Il haussa les épaules. Ni l'un ni l'autre cas n'était vraisemblable. A moins que... Il prit soudain conscience qu'il percevait des sons, comme une espèce de vibration modulée. Il osa à peine formuler le fond de sa pensée : de la musique !

« Allo, Charles !... »

Pour la centième fois peut-être, le récepteur resta muet... Son compagnon ne donnait plus aucun signe de vie, et le son, toujours. Le son dans l'espace !...

« C'est impossible, s'exclama soudain le pilote. Impossible ! il n'y a pas d'air, rien d'assez dense pour vibrer de cette façon à l'extérieur. » Il tendit la main vers l'interrupteur pour tenter un nouvel appel, mais laissa retomber son bras, découragé. A quoi bon, il ne voyait plus rien au dehors, il était seul. Pourtant, la musique... L'homme se laissa doucement aller contre sa couchette et s'assoupit un instant.

La lumière rougeâtre qui émanait du détecteur interne l'éveilla brusquement. Depuis combien de temps était-elle allumée ? Depuis combien de temps était-il endormi ? Et toujours cette musique. Il contracta les mâchoires. Il avait bien dit “musique”. Et cette lampe. Il n'osait faire un geste, se retourner, respirer trop fort même. L'intrus devait se trouver derrière lui.

Des accords de banjo ou de guitare. Il n'était pas sûr de bien les identifier. Cela, d'ailleurs, n'avait pas grande importance. Ce qui en avait, c'était leur incongruité ici, dans l'espace interstellaire. Bon sang, quelle décision prendre ? Le voyant du détecteur interne brillait toujours avec la même intensité. Un être conscient, intelligent se trouvait dans la cabine avec lui, derrière lui, le guettait. Soudain, il se retourna en criant :

« Qui que vous soyez, arrêtez, vous êtes dans... »

Les mots moururent sur ses lèvres. Derrière lui il n'y avait personne. Du piano peut-être ?... Il ne parvenait à reconnaître aucun des instruments qu’il entendait. D'ailleurs, il ne voyait d'instrument nulle part, ni de musicien. Le détecteur interne devait être tombé en panne, comme tous les senseurs. Jean-Eugène tripota nerveusement les câblages, pianota sur les claviers, enclencha toutes les vérifications : ça ne changeait rien. Il fallait se rendre à l'évidence, il y avait une intelligence dans la cabine, dont le mode d’expression était un orchestre, et cette intelligence n'était portée par aucun organisme décelable. Sauf par les oreilles. Le pilote frissonna.

« Je suis Jean-Eugène Corda, Lieutenant de la force populaire terrienne. J'ai suivi les cours de l'Institut d'astrophysique de Novosibirsk, s'efforça-t-il de marteler, comme pour couvrir la musique insensée qui continuait à retentir. Je suis détaché à la formation de surveillance des nuages cosmiques numéro quatre. » Il haletait, suffoquait presque :
« J'étais en patrouille avec le sous-lieutenant Charles Lington, nous avons repéré l'amas et... » Il se tut, épuisé, puis, affalé sur le siège, perdit à nouveau conscience et sombra dans un sommeil agité.

***


Musique Musique Musique - Instruments imprécis - Cabine - Navette - Mission - Musique - Musique - Voyant du détecteur - Rouge - Rouge - Musique.

« J'étais en patrouille avec... Avec qui ?... Oh ! Je ne me souviens plus... » Il cherchait vainement à s'éveiller tout à fait, à recouvrer ses esprits, à effacer la musique... Musique... Musique.

Le computer !... Les oreilles bourdonnantes, l'esprit en feu... Le computer... Comme dans un songe, il programma les données, toutes les données : l'amas étrange, cette Musique, et l'absence d'étoiles au dehors, les lettres vinrent s'inscrire, verdâtres... L'attente, longue, interminable. Et puis une réponse... Jean-Eugène parvenait à peine à ouvrir les yeux... Une réponse tellement invraisemblable : Un Ludwigvan, un de ces monstres mythiques surgis du fond de l'espace dans le subconscient des enfants d'astronautes. Un Ludwigvan gobeur d'hommes ! Données complémentaires ; classifiées légende. Trois cosmonautes auraient été gobés par des Ludwigvans nains au début de l'ère stellaire. Deux d'entre eux auraient été rejetés à l'état de cadavres, le troisième seul aurait survécu, devenu sourd. Rien d'autre. Musique, Musique. Il enfonça encore quelques touches, mais le computer clignotait en vain.

Un Ludwigvan, il avait été gobé par un Ludwigvan dont les sucs digestifs allaient dissoudre la coque du vaisseau, puis… Il n’y avait rien à faire, rien. A moins que …

***


« Et alors, demanda le commissaire général au cosmonaute, allongé, pâle encore, sur le lit frais de la clinique. Comment vous en êtes vous tiré, en fait ?

— J'ai d'abord essayé les armes de bord, lasers et roquettes. Ca n'a eu aucun effet sur la bête, mais j'ai distinctement entendu les explosions.

— Et puis ? s'impatienta l'autre ?

— Ca m'a en quelque sorte réveillé, tiré de ma torpeur. J'ai pu entamer un embryon de réflexion. Avec cette musique, mon esprit semblait se diluer, se dissocier, exactement comme un aliment sous l'action d'enzymes digestives. Mais, malgré la musique, j'entendais !...

— Je ne comprends pas.

— Je veux dire que j'entendais mon bruit. Le bruit que je faisais. Alors j'ai enclenché les diffuseurs de musique d'ambiance, jusqu'à couvrir celle du Ludwigvan.

— Ça n'explique pas votre libération.

— Oh si, ça l'explique ! Quand vos aliments sont trop amers, vous les vomissez, non ?

— Je ne vois pas où vous voulez en venir...

— Voyons, réfléchissez : je lui ai balancé ma musique ! Et ces Ludwigvans ne tiendraient pas dix secondes dans une boîte de rock de New-Terra, j'en ai peur ! »



"Souper avec orchestre" a été publié en 1982 dans le journal La feuille d'annonces de Valenciennes, puis lu au cours de l’émission de Pierre Gévart : "La boîte à PIGE" sur Radio Beffroy

L'illustration "Blême" est de Catherine GILLET.

Univers & Chimeres n°4 Décembre 2009 : Les textes et les illustrations restent la propriété de leurs auteurs.