Univers & Chimeres n ° 3 Février 2007.
Dernière modification le 03/06/2007.

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Cyberave
de
Julien FOURET

 

Le moment de délire quotidien va débuter. Je viens juste de rentrer du travail et Arcadipane est là, qui m'attend. Je me déleste de mes vêtements superflus, avale en quatrième vitesse deux trois biscuits. Je n'ai que peu de temps à accorder à de telles futilités. Ne pas rater un seul instant de l'émission ! Arcadipane ne me contredirait pas, elle prête à se livrer corps et âmes aux images et aux rythmes.

Encore cinq minutes de répit. Le poste de télévision virtuelle est sous-tension et Arcadipane s'est déjà parée du casque. J'en fais de même avant de me vêtir de la combinaison.

L'horloge à l'extrémité droite de mon champ de vision m'indique qu'il est 16 Heures 58. Me voilà maintenant au beau milieu d'un pré envahi d’herbes folles. Une vache me contemple. Intriguée, elle mâche avec une lenteur excessive.
Mince ! Je suis sur la deuxième chaîne, dans l'émission consacrée à l'écologie. En rouge, le chiffre 2 clignote sur la partie gauche de mon angle de vue. Vite ! Zapper !

J’appuie sur le bouton 9 situé sur la paume du gant de ma combinaison. Cette fois-ci je suis bien sur la neuf. Arcadipane est là, devant moi. Elle se retourne et me sourit. Derrière elle, une foule de gens. Les looks et attitudes les plus divers sont ici de mise.

Derrière ces gens, la mire de la chaîne, horizon gigantesque et bariolé. Je soupire de contentement : je n'ai rien loupé ! Une voix lointaine et majestueuse reprise en cœur par les milliers de spectateurs égraine les secondes. 5,4,3,2,1,0 Explosion rythmique ; la mire vole en éclats.

Les fragments de mire s’envolent. Ils voltigent en tous sens, étoiles filantes en furie, projectiles plein de grâce.

Puis ils retombent et s'assemblent de nouveau. Je me frotte les yeux. La chose nouvellement formée est vaguement humaine, une espèce de créature avec deux bras et deux jambes mais aussi de drôles d’écailles bleues et des yeux à facette. L'entité bizarre prend la parole. L’excitation de chacun est au maximum.

« Mes chers amis, nous voici de nouveau ensemble pour une heure de musiques et d'images futuristes. Vous êtes bien dans Cyberave et mon nom est Alien Christ. Je suis l'intelligence artificielle mélomane.

Aujourd'hui et plus que jamais, je vous ai concocté un fabuleux programme. Vous allez faire un incroyable voyage. Les morceaux seront tous plus étranges les uns que les autres, les images toutes plus stupéfiantes et fantastiques. Si vous en doutez encore, jugez par vous même : nous écouterons les toutes dernières productions de Luci Gazgio, MelYzzzx, Nat9+v2, D.Dier, Overspace, et Undatmeh Resistance. Les images quant à elles seront signées par notre ami le Dr Estel. Au menu également une belle surprise.

Je ne vous en dit pas plus. Amusez-vous bien et à tout à l'heure... »

Alien Christ se désagrège aussitôt tandis que s'amplifient les sonorités acides de la musique. La fièvre monte. Chacun en profite pour expérimenter l'incohérente gravité fournie par la réalité virtuelle. Des dizaines de personnes dérivent ainsi vers un énorme rocher en suspension dans le ciel.

Suivant leur exemple, je me propulse dans les airs. Au-dessous de moi, Arcadipane me fait signe puis décolle à son tour. J'effectue plusieurs sauts périlleux pour ralentir mon vol. Subitement, Arcadipane se retrouve face à moi. Nos mains se rencontrent. Une poussée mutuelle et nous partons dans des directions opposées.

Je prends rapidement de la hauteur. Des brumes m’enveloppent soudain. Un nuage !
Les particules qui me frôlent m'électrisent. A l’unisson, les mélodies crépitantes m’enflamment. Je suis entraîné dans une danse endiablée, aspiré par une spirale de bonheur. Je suis maintenant l'une de ces particules. Prisonnier d'un accélérateur, je poursuis une course effrénée en compagnie de mes partenaires déchaînés. Les vitesses atteintes défient l'imagination.

Le déferlement de lumières me grise. Le morceau joué actuellement charme mon âme. Un état de transe délicate, une symphonie rayonnante. Plus de temps, plus d'espace. Je flotte sur les vagues du néant. Je savoure cet instant car je sais qu'il ne connaît pas de prix.

Soudain un éclair. Me voici en train de chuter. Impossible de contrôler quoi que ce soit. Mon corps ne m’appartient plus.

La panique me gagne. Le sol se rapproche dangereusement. Que se passe-t-il ? Je vais m’écraser !

Pas d’autre choix que de fermer les yeux. Fataliste, j’attends la collision.
Lorsque je touche le sol, pas de choc. Je rebondis comme s’il s’agissait d’un trampoline géant. Je chute de nouveau puis touche une fois encore le sol. Après quatre rebonds successifs, je finis enfin par me stabiliser. A ma grande surprise je ne ressens aucune douleur. Je respire enfin, savoure mon soulagement. La musique a cessé. Me relevant, je contemple ce qui m'entoure. Aussi loin que porte mon regard ne surgissent que paysages campagnards et vergers chatoyants. Pas âme qui vive à l'horizon.

Un beuglement ! Je me retourne et vois une vache. La mascotte de la chaîne de l'écologie !

Je scrute du coin de l'œil le chiffre inscrit en haut à gauche. Pas de 9 ni de 2 mais une habile combinaison des deux.

Instinctivement, mes doigts se portent sur ma paume pour corriger cela. Le cadran où s'étale habituellement la série de commandes a disparu. Une boule nerveuse se forme en moi.

« Comment sortir d’ici ? »

Plus moyen de changer de canal ! Impossible d’éteindre la télé ! Que faire ?
La terreur me submerge. Je me souviens de ces accidents récents liés à des erreurs de transmissions de données. Je revois aussi les images multidiffusées, ces images de victimes d’illusions médiatiques enfermées à jamais dans leur prison mentale. Suis-je devenu l'un des leurs?

Je hurle. « Non ! Pas Ca ! ! ! »

Je cours. Des herbes et des branches s'accrochent à mes jambes. Je les arrache. Je m'écroule finalement, m'allonge par terre.

Mon cœur bat toujours aussi fort. Je tente de le calmer en fermant les yeux. Comment s'échapper de cet enfer ?

Aucune idée ne me vient. La situation est des plus noires. Mon sort semble joué et il m'est si défavorable!

Un curieux bruit ; je redresse la tête. Cela vient de la vache postée un peu plus loin. Je me relève, me précipite vers elle et écoute le son sortant de sa gueule. J'entends très distinctement la voix d’Arcadipane:

« Est-ce que tu m'entends? On arrive! On vient te délivrer! Les réparateurs sont là. Ce n'est qu'une question de minutes. Ne t'inquiète pas ! »

Quel soulagement ! Je suis sauvé…sauvé! On s'est aperçu de mon incident, on sait comment venir me délivrer. Plus que quelques secondes à tenir et je pourrai enfin me réveiller…chez moi… comme si de rien n'était.

Je souffle pour évacuer la tension. Je décompresse, lentement. Ca va de mieux en mieux. Le calme de l'endroit ne me stresse plus mais au contraire me relaxe. Je sais ne plus en avoir pour longtemps, je profite donc au maximum de cette atmosphère bucolique.

La vache broute toujours un peu plus loin, l'œil vide et le sabot solidement ancré sur la terre ferme. Je la regarde, un peu absent. Des vibrations agitent son corps. Il me semble la voir grossir. Oui, c’est ça : elle gonfle. C’est comme si l'herbe qu’elle avale contenait un gaz particulièrement volatile. Elle s’élève petit à petit et se dilate encore, encore et encore.

Au point de rupture, elle cesse soudain de grossir. Un moment de flottement puis elle commence à se dégonfler, en se transformant.

Abasourdi, j’aperçois Arcadipane du coin de l’œil. L’air défait, elle semble tout aussi ébahie que moi.

L’ancienne vache poursuit sa mue. Des reflets métalliques apparaissent.
Alien Christ ! ! !

Je suis sauvé. Mon anxiété disparaît complètement. Rassurée, elle aussi, Arcadipane se serre contre moi. Son souffle chaud en rajoute à mon bonheur.
Il y a de nouveau foule. La main dans la main, nous écoutons religieusement le maître de cérémonie:

« Ainsi se termine, mes chers amis, cette émission. J'espère que la séquence “Hardcore” de ce soir, intitulée “Data Transmission Error”, ne vous aura pas trop effrayée. Je souhaite en tous cas vous revoir très bientôt. En attendant de nouvelles aventures technoïdes, n'oubliez jamais: “We are the Alien Nation !” »



Merci à Marc Arcadipane & Alien Christ (Planet Core Production / Frankfurt)

L'illustration "Alien Christ" est de Estelle VALLS de GOMIS.

Univers & Chimeres n°3 Février 2007 : Les textes et les illustrations restent la propriété de leurs auteurs.